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Une Cinquième d’anthologie

Berlin
Philharmonie
05/28/2026 -  et 29, 30 mai 2026
Ludwig van Beethoven : Coriolan, opus 62 – Concerto pour piano n° 5 en mi bémol majeur « L’Empereur », opus 73
Dimitri Chostakovitch : Symphonie n° 5 en ré mineur, opus 47

Víkingur Olafsson (piano)
Berliner Philharmoniker, Semyon Bychkov (direction)


(© Sébastien Gauthier)


Le grand hall de la Philharmonie de Berlin sert fréquemment de théâtre à des expositions, généralement sur seulement une poignée de kakémonos célébrant qui un interprète, qui un pan de l’histoire de l’orchestre maison... Actuellement, c’est à un voyage de presque soixante ans de fréquentation du Festival de Pâques de Salzbourg par le Philharmonique de Berlin que nous invitent cinq ensembles de photographies et de documents divers, de 1967 à aujourd’hui, trois panneaux retraçant l’ère Karajan (les années 1960, les années 1970 et les années 1980), un étant consacré à la période Abbado et le dernier rendant hommage au mandat de Simon Rattle. A cette occasion, il est ainsi intéressant de constater que, comme l’avait d’ailleurs souhaité Karajan lorsqu’il créa ce festival après avoir claqué la porte de l’Opéra de Vienne, c’est avant tout le répertoire wagnérien qui a dominé la programmation opératique, de la Tétralogie (1967‑1970) à Parsifal (1981 et 1982) en passant par Tristan (1972 et 1973) ou Le Vaisseau fantôme (1982 et 1983), même si Fidelio (1971 et 1978), La Bohème (1975) et Le Trouvère (1977 et 1979) notamment furent autant d’infidélités que Karajan fit à l’égard du grand compositeur allemand. Comme on pouvait s’en douter, une diversité accrue marqua la période Abbado avec notamment des ouvrages comme Wozzeck (1997), Boris Godounov (1998) ou Simon Boccanegra (2000), Sir Simon Rattle suivant le sillon ainsi creusé avec Peter Grimes (2005) ou Pelléas et Mélisande (2006), le chef italien et le chef britannique continuant par ailleurs de mettre au programme plusieurs opéras de Wagner (Tristan en 1999 et Parsifal en 2002 pour Abbado, la Tétralogie de 2007 à 2010 pour Rattle).


Et, en ce jeudi, c’est donc une foule des grands soirs, qui reviendra d’ailleurs regarder ces grands panneaux lors de l’entracte tout en se restaurant, qui emplit rapidement la Philharmonie pour un programme on ne peut plus classique dans la forme : ouverture, concerto, symphonie.


Dès l’Ouverture Coriolan (1807), Semyon Bychkov impressionne : sûreté du geste, allégement des textures, notamment chez les cordes (seulement quatre contrebasses), qui offre ainsi à l’auditeur une grande clarté d’écoute (à ce titre, avait‑on jamais mieux entendu le second basson que ce soir ?), sens du drame... Voilà une mise en bouche ô combien prometteuse, pouvait‑on se dire !



V. Olafsson, S. Bychkov (© Monika Rittershaus)


Malheureusement, le Concerto « L’Empereur » (1809‑1810) fit quelque peu retomber notre enthousiasme. D’emblée, et certes avec quelques a priori, on pouvait nourrir certains doutes sur l’alliance entre un pianiste assez engoncé dans sa mise (élégant nœud papillon, veste en velours, mèche impeccable, l’air assez fermé derrière de sages lunettes) et raide dans son apparence, et un chef de plus de trente ans son aîné, affable et souriant, et dont la direction se caractérise avant tout par une grande souplesse, et ce quel que soit le répertoire, symphonique ou lyrique. Précisons néanmoins que les deux artistes ne se découvraient pas à l’occasion de ce concert : ils avaient déjà travaillé ensemble, notamment lors d’un concert donné au mois d’octobre 2022 à Cologne associant le Concerto de Schumann avec Chostakovitch (déjà), pour la Onzième Symphonie. Pour autant, on aura eu ce soir plus d’une fois l’impression que le soliste jouait aux côtés de l’orchestre et non avec lui. Dès l’Allegro introductif, on aura été frappé par le côté très sonore du piano, sans doute en partie à cause des deux micros postés juste au‑dessus du Steinway, et qui couvrit ainsi fréquemment l’orchestre, notamment les bois. Cette impression se confirma par le fait que Víkingur Olafsson aura souvent usé d’une main droite très dure, assez percussive, le soliste nous ayant semblé lorgner fortement vers le préromantisme (quand ce n’était pas Brahms) tandis que Semyon Bychkov ancrait davantage le concerto dans le sillage du style mozartien, usant de fait de tempi véloces et d’un orchestre toujours aussi allégé. C’est certainement dans le sublime mouvement lent (Adagio un poco moto) que Víkingur Olafsson aura le plus déçu : non pas que la technique ou la musicalité aient été en reste bien sûr, mais le jeu fut trop souvent affecté, maniéré même (légers ralentis, manière de jouer les appogiatures, qu’il ajouta d’ailleurs ici ou là). Le jeu du pianiste islandais se révéla somme toute assez froid, et sans grande émotion ; on est bien loin de la simplicité si prenante qu’un Arturo Benedetti Michelangeli par exemple avait su y mettre, lui aussi en concert (Deutsche Grammophon). Avec l’entrée en trombe du troisième mouvement, Víkingur Olafsson imposa son goût pour la technique et le brio, dans lesquels il se sent visiblement davantage dans son élément, panache toujours handicapé par ce son pianistique très réverbéré et presque clinquant. Alors, oui, c’est brillant et bien fait, aucun doute : est‑ce pour autant du Beethoven ? La question mérite d’être posée. Chaleureusement applaudi, Olafsson joua en bis une adaptation au piano de l’Air tiré de la Troisième Suite pour orchestre de Bach, que l’on pourra trouver une nouvelle fois un rien affectée.


2026 est une date importante pour la Cinquième Symphonie de Chostakovitch puisqu’elle marque à la fois le cent vingtième anniversaire de la naissance du compositeur et le quatre‑vingtième anniversaire de l’entrée de l’œuvre au répertoire du Philharmonique de Berlin, qui l’interpréta pour la première fois le 6 juillet 1946 sous la direction d’un jeune chef roumain prometteur, Sergiu Celibidache (et ce moins de dix ans après sa création, le 21 novembre 1937, par le Philharmonique de Léningrad sous la direction d’Evgueni Mravinski). Si plusieurs symphonies de Chostakovitch sont marquées par le sceau du tragique et du désespoir (que l’on songe à la Onzième Symphonie « L’Année 1905 » ou à la Treizième « Babi Yar »), la Cinquième l’est d’autant plus qu’elle touche personnellement le compositeur qui avait été plus que mis à l’index après la création de Lady Macbeth de Mzensk, opéra qui s’était attiré les foudres de la Pravda et de Staline lui‑même contre ses outrances et ses audaces formelles. Avec la Cinquième Symphonie, Chostakovitch revient à une forme plus classique de la symphonie, rompant avec les extravagances de la Quatrième, l’œuvre étant triomphalement accueillie lors de sa création.


Semyon Bychkov est un interprète éminent de Chostakovitch comme on a pu le souligner dans ces colonnes à l’occasion d’interprétations de la Quatrième, de la Septième ou, déjà, de la Cinquième. En outre, depuis mars 1983 qu’il fréquente le Philharmonique de Berlin, il l’a plus d’une fois emmené dans la découverte des symphonies du compositeur russe, l’ayant dirigé dans la Treizième pour leur première rencontre ; notons enfin que le tout premier disque enregistré par Bychkov pour Philips en mai 1986 fut cette Cinquième Symphonie, qui plus est à la tête des Berliner Philharmoniker.


Peut‑être est‑ce pour toutes ces raisons que l’interprétation de ce soir fut véritablement à marquer d’une pierre blanche. Dès les premiers accents du Moderato, Semyon Bychkov met en avant les accents tragiques de l’œuvre, imposant une constante tension sous‑jacente même dans les passages plus apaisés. On passe du climat le plus inquiétant (le passage où le piano joue avec les pizzicati de violoncelles et de contrebasses et les quatre cors) au grotesque dans une marche où, au son des timbales et de la caisse claire, brillent tous les solistes de l’orchestre (la formidable clarinette solo tenue ce soir par le jeune Lyuta Kobayashi, actuel soliste de la Deutsche Radiophilharmonie Saarbrücken, la flûte et le piccolo notamment). Très économe dans ses gestes, sachant relancer la machine juste lorsque cela s’avère nécessaire, Bychkov tend l’arc au maximum, maintenant la tension d’un bout à l’autre, avec des couleurs que l’on pourrait peut‑être qualifier de trop propres (y manque la verdeur de certains orchestres notamment russes) mais qui sont véritablement enivrantes.


L’Allegretto fut également superbe même si l’on aurait pu le souhaiter encore plus grinçant : cette marche claudicante, mi‑inquiétante, mi‑grotesque, qui n’est pas sans rappeler le Maure de Pétrouchka ou le deuxième mouvement de la Quatrième Symphonie de Mahler, se pare de magnifiques couleurs où Tobias Feldmann, premier violon solo invité pour ce concert, ainsi que Daniele Damiano et Barbara Kehrig au basson s’illustrèrent de la plus belle des manières. Le Largo est sans doute le plus mahlérien des mouvements de cette symphonie : on pense au troisième mouvement de la Quatrième mais surtout au dernier mouvement de la Troisième Symphonie, bâti sur un même tapis de cordes que vient ici interrompre la flûte solo (et non le hautbois comme dans la Troisième). Mais là s’arrête la comparaison car si, chez Mahler, on baigne dans une sorte d’épanouissement et de sérénité, c’est toujours le tourment qui agite Chostakovitch, le calme de certains passages étant ainsi rapidement interrompu par quelques mesures lugubres, sorte de rappel à l’ordre au regard du contexte politique soviétique. Avec des cordes berlinoises d’un très grand soir, Semyon Bychkov joue sur du velours et nous livre ainsi un Largo de toute beauté. Quant à l’Allegro non troppo conclusif, Bychkov l’empoigne avec une maestria digne de tous les éloges, conduisant l’orchestre jusqu’à cette fin suffocante où s’illustre en particulier Vincent Vogel (le meilleur timbalier au monde en dépit de son jeune âge ?), David Guerrier à la trompette solo et Yun Zeng au cor solo. Immense ovation de la part du public qui salua ainsi un orchestre et un chef dont l’entente ne faisait guère de doute et qui, dans ce répertoire, nous semblent presque insurpassables.


Le site de Semyon Bychkov
Le site de Víkingur Olafsson



Sébastien Gauthier

 

 

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