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Des Dialogues magistraux

Toulon
Opéra-Théâtre
01/27/2013 -  et 29 janvier, 1er février 2013
Francis Poulenc : Dialogues des carmélites

Ermonela Jaho (Blanche de la Force), Nadine Denize (Madame de Croissy), Angeles Blancas Gulin (Madame Lidoine), Stanislas de Barbeyrac (Le chevalier de la Force), Olivier Dumait (L’aumônier), Laurent Alvaro (Le marquis de la Force), Virginie Pochon (Sœur Constance), Sophie Fournier (Mère Marie de l’Incarnation), Thomas Morris (Le premier commissaire), Philippe Ermelier (Le second commissaire), Jean-François Verdoux (Docteur Javelinot), Thierry Hanier (Thierry), Sylvia Gigliotti (Mère Jeanne), Rosemonde Bruno La Rotonda (Sœur Mathilde)
Chœur de l’Opéra de Toulon, Christophe Bernollin (chef de chœur), Orchestre de l’Opéra de Toulon, Serge Baudo (direction)
Jean-Philippe Clarac & Olivier Deloeuil (mise en scène & scénographie), Thibaut Welchlin (costumes), Rick Martin (lumières)


N. Denize, S. Fournier (© Rick Martin)


Pour fêter le cinquantième anniversaire de la disparition de Francis Poulenc (30 janvier 1963), l’Opéra de Toulon a eu la bonne idée de monter une nouvelle production de la plus ambitieuse de ses trois partitions lyriques, les Dialogues des carmélites, quasi en même temps que l’Opéra national de Bordeaux, qui propose également ce titre, à partir du 8 février prochain, dans une mise en scène signée par la soprano française Mireille Delunsch. A Toulon, la régie a été confiée au duo Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, anciens directeurs, de 2005 à 2012, du fameux Opéra français de New York.


A l’instar de la fabuleuse mise en scène de Robert Carsen vue dans la cité voisine de Nice en octobre 2010, le spectacle affirme le même impératif de sobriété et d’authentique ferveur religieuse, de manière même encore peut-être plus soutenue: décors stylisés visant à l’essentiel, costumes (signés par Thibaut Welchlin) dépouillés jusqu’à l’extrême (les carmélites portent l’habit traditionnel de leur ordre), irruption de quelques accessoires pour situer les différents lieux de l’action (bancs d’une église) ou servir de symboles (crânes humains). La principale trouvaille visuelle (et image forte) du spectacle est cette croix formée au sol par de gros cailloux blancs, qui évoque «le symbole chrétien de la crucifixion et les pierres tombales» et sert de «support de méditation possible sur l’usure du temps et la nécessaire acceptation de la mort», comme l’indiquent les notes d’intention. A travers leur proposition scénique, les deux hommes de théâtre ont clairement souhaité que le public s’engage et réfléchisse, en le confrontant à ses propres angoisses, à ses interrogations et à sa solitude – à l’image du parcours spirituel et initiatique de Blanche de la Force, héroïne toujours en bute à sa peur innée de la mort. L’admirable épilogue reste, en revanche, en deçà de nos attentes, du moins par rapport aux autres traitements que nous avons pu voir, ici ou là, de cette extraordinaire scène, l’une des plus fortes de tout le théâtre lyrique: disposées en rang face au public pour chanter le sublime Salve Regina, les carmélite étendent (à tour de rôle) leurs bras en croix en poussant un cri muet à chaque chute du couperet. L’image est puissante mais on les fait ensuite monter sur des bancs, dos au public, ce qui a pour résultat de phagocyter l’impact dramatique des mises à mort.


L’équipe réunie à Toulon porte haut l’art du chant lyrique, notamment le groupe de carmélites, qui se révèle d’une cohésion et d’un rayonnement vocal forçant l’admiration. Entièrement francophone (à l’exception de Blanche de la Force et de Madame Lidoine – néanmoins superbes d’intelligibilité), elle fait preuve d’une prosodie parfaitement soignée. Car on le sait, la qualité de la prononciation est un aspect essentiel dans les Dialogues, et Poulenc a accordé, de son propre aveu, «une importance primordiale à la justesse et au naturel de la déclamation», le débit souple et mélodique des chanteurs devant rester très près de l’intonation parlée. C’est ainsi que l’audience peut suivre le débat sur la communion des saints et le transfert de la grâce qui est au cœur de l’intrigue, elle-même inspirée d’un épisode historique réel dont Bernanos s’est saisi pour sa pièce: la persécution subie par les religieuses du carmel de Compiègne pendant la Révolution française.


Applaudie ici même dans une magistrale interprétation de Thaïs il y a deux ans, Ermonela Jaho incarne une bouleversante Blanche de la Force. La soprano albanaise sait traduire, jusque dans ses gestes, les peurs et les névroses de la jeune aristocrate, tandis que la voix éblouit par la beauté intrinsèque de son timbre, l’opulence de ses moyens, la diversité de ses couleurs et son incroyable projection. Virginie Pochon semble avoir fait sien le rôle de Sœur Constance, auquel elle apporte sa sensibilité musicale, sa précision et sa fraîcheur vocale. Malgré les outrages du temps, Nadine Denize compose une saisissante Madame de Croissy, flamboyante et hallucinée, dont les raucités du timbre servent parfaitement le personnage. Sa scène de la mort, d’une intensité dramatique inouïe, est un moment d’anthologie théâtrale. De son côté, la soprano espagnole Angeles Blancas Gulin campe, avec tout l’aplomb requis, la maternelle et terrienne Madame Lidoine, toute d’humanité et de compassion. Malgré quelques stridences, les difficiles envolées vers l’aigu de son adieu à ses «filles» emportent l’adhésion. En Mère Marie, la soprano française Sophie Fournier convainc également : elle en possède toutes les capacités vocales, la solidité, la rigueur, l’inflexibilité. Le Marquis de Laurent Alvaro est exemplaire, et l’on regrette qu’il ait une apparition aussi brève. Il partage avec le jeune et talentueux Stanislas de Barbeyrac, aux aigus sûrs et éclatants, l’art de faire comprendre chaque mot du texte. Soulignons enfin la bonne tenue d’Olivier Dumait dans le rôle de l’aumônier.


A la tête d’un excellent Orchestre de l’Opéra de Toulon, le grand chef français Serge Baudo – 85 ans mais une battue souple et alerte – offre une direction très dramatisée de la partition, avec une inexorable progression dans la scène finale, tout en préservant un parfait équilibre entre fosse et plateau. Quant aux chœurs, ils donnent le meilleur d’eux-mêmes et participent pleinement à la totale réussite de la soirée ainsi qu’à l’exceptionnel enthousiasme du public.



Emmanuel Andrieu

 

 

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