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Sous le signe d’Eros

Paris
Palais Garnier
11/22/2007 -  et 25, 28 novembre, 1er, 3, 5, 9, 13, 16, 19, 23, 26 décembre 2007
Georg Friedrich Haendel : Alcina
Emma Bell*/Inga Kalna (Alcina), Vesselina Kasarova (Ruggiero), Olga Pasichnyk (Morgana), Sonia Prina (Bradamante), Xavier Mas (Oronte), François Lis (Melissa), Judith Gauthier (Oberto)
Chœurs de l’Opéra national de Paris, Ensemble Matheus, Jean-Christophe Spinosi (direction musicale)
Robert Carsen (mise en scène)

Plus de jardin en fond de scène dans cette reprise de la production d’Alcina conçue par Robert Carsen, effets d’éclairage réduits aussi : un scandale de plus pour les uns, tandis que les autres préfèrent cela à rien du tout. Mais la grève partielle, si elle trahit évidemment les intentions d’un metteur en scène dont elle sabote le travail, pour ne rien dire des décors de Tobias Hoheisel et des lumières de Jean Kalman, a d’inattendues conséquences : cette obscurité donne une autre image des choses, comme si l’amour était voué aux ténèbres du néant, comme si Ruggiero n’avait vécu qu’un rêve fallacieux, comme si les enchantements de la magicienne n’étaient qu’une illusion, comme si Melisso, ce Commandeur bourgeois - ou petit-bourgeois -, avait raison. Du coup, ces hauts panneaux, ces portes qui se ferment, prennent un autre sens, de même que le suicide d’Alcina - absent du dramma per musica - victime des bien-pensants. Conséquences inattendues et perverses : Carsen semble se renier, mais le spectacle fonctionne, fonctionne même bien. Il reste que la direction d’acteurs est toujours aussi fouillée, que sa lecture de ce seria est toujours aussi érotisée, avec ces corps d’éphèbes nus, que les métamorphoses des victimes d’Alcina sont moins dues à ses pouvoirs de magicienne qu’à la puissance de leurs pulsions. Sans treillis, sans façades éventrées, sans misérabilisme, Carsen embourgeoise l’épisode du Roland furieux, lui conférant toutes les ambiguïtés du travestissement : on oscille entre un dix-huitième à la Marivaux ou à la Beaumarchais et une Vienne fin de siècle à la Schnitzler ou à la Hofmannsthal, non sans une pointe d’humour et de légèreté dignes de Crébillon, la figure tragique d’Alcina trouvant son pendant comique en Morgana, soubrette foldingue plutôt nympho. Le spectacle lui-même joue sur l’ambiguïté : d’une beauté plutôt froide plastiquement, il brûle pourtant des feux de la passion.


Après William Christie et John Nelson, Jean-Christophe Spinosi fait, à sa façon, un travail passionnant. Il anime le seria haendelien avec un vrai sens du théâtre, que l’on sent dès les premières mesures. Mais si le rythme est vif, il reste souple ; si la dynamique est riche, elle reste équilibrée : pas d’exacerbation gratuite des contrastes comme chez certains. Les timbres, de même, sont à la fois fruités et onctueux, sans cette verdeur un peu sèche que l’on peut trouver ailleurs. Lui aussi veut nous dire qu’Alcina est d’abord une œuvre sensuelle, érotique, où les instruments chantent autant que les voix, notamment dans les airs concertants - il prend lui-même son violon pour « Ama, sospira ». Cette sensualité ne passe pas toujours dans les prestations vocales. Prix Kathleen Ferrier en 1998, Emma Bell a beaucoup de mal à trouver son assise en Alcina et à ne pas chanter bas dans le premier acte ; la voix se stabilise ensuite, avec de beaux moments comme le hallucinant « Ombre pallide » de la fin du deuxième, mais elle semble malgré tout peu à l’aise dans les volutes du bel canto, dépassée par la fureur virtuose de « Ma quando tornerai ». Vesselina Kasarova, elle, déçoit beaucoup, confrontée à de très graves difficultés techniques : les registres sont dessoudés, le bas médium et le grave sonnent creux, alors que le timbre, ailleurs, s’est durci ; Ruggiero, du coup, lui échappe et nous échappe. Morgana brûlant les planches, Olga Pasichnyk, en revanche, parfois incertaine au premier acte, surtout dans l’aigu, rafle ensuite la mise, par la fraîcheur du timbre, la souplesse de la ligne, l’aisance de la colorature. Sonia Prina, même si la voix se projette modestement, étonne par sa maîtrise de la virtuosité acrobatique de Bradamante, non sans séduire dans les airs lents où elle galbe ses phrasés d’un beau legato. Xavier Mas savonne encore un peu ses vocalises, a la voix un peu blanche, mais, confronté aux difficultés très particulières du bel canto, montre déjà une assurance prometteuse en Oronte. François Lis aussi, dans le rôle assez ingrat de Melisso, où il s’affirme avec autorité, malgré des aigus un peu ouverts. Judith Gauthier, enfin, honore fort bien le petit rôle d’Oberto, handicapée seulement par un timbre un rien citronné peu adapté à l’esprit du bel canto.


Si cette reprise d’Alcina a donc ses hauts et ses bas, la production, grâce au metteur en scène et au chef, n’a rien perdu de sa séduction.



Didier van Moere

 

 

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