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Le deuil sied à Lenot

Genève
Grand Théâtre
01/29/2007 -  et le 31 janvier, les 2, 4, 6 & 9* février
Jacques Lenot : J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne
Teodora Gheorghiu (la Plus jeune), Valérie Mac Carthy (la Seconde), Valérie Millot (la Mère), Emma Curtis (l’Aînée), Nadine Denize (la Plus vieille)
Orchestre de la Suisse romande, Daniel Kawka (direction)
Christophe Perton (mise en scène)

Un drame de l’attente, comme le suggère le titre ? Plutôt un drame du deuil, de l’autre et de soi. Dans la chambre d’à côté, le frère, le fils, le petit-fils sans doute, agonise. Chassé autrefois par le père, il est revenu mourir chez lui. Cinq femmes - simplement dénommées la Plus jeune, la Seconde, la Mère, l’Aînée, la Plus vieille - parlent de lui, parlent d’elles aussi, se brisent sur les mots, tendrement ou violemment. Il ne se passe rien, l’action est dans ce seul échange de mots. C’est avant qu’il s’est passé quelque chose, c’est après qu’il se passera peut-être quelque chose – mais rien n’est moins sûr : « J’avais cru entendre un bruit », conclut la Mère. Ecrite en 1994 pour une petite équipe de comédiens dans le cadre de « Théâtre ouvert », J’étais dans la maison et j’attendais que le pluie vienne, la dernière pièce de Jean-Luc Lagarce a été créée en 1995, peu avant sa mort prématurée – il aurait eu cinquante ans cette année -, sous la direction de Robert Cantarella et Philippe Mygnana. Joël Jouanneau l’a ensuite reprise en 1997, à Lausanne.
C’est cette version qui a servi de base au livret que Jacques Lenot a réalisé lui-même pour son opéra, commandé par un Grand Théâtre de Genève beaucoup moins conservateur qu’on ne l’a dit et qui fait désormais, avec Jean-Marie Blanchard, toute sa place à la création contemporaine – il y a en une par saison. Un projet d’après le Zucco de Koltès n’a pu aboutir dans le passé, alors que la partition était écrite, à cause du refus des ayants droit. Jacques Lenot n’en est donc pas à son coup d’essai et cela explique sans doute sa maîtrise du genre. L’ennui qui guette certains opéras modernes, où il se passe pourtant beaucoup plus de choses, n’affleure jamais ici et on préfère, par exemple, ce J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne à Adriana Mater de Kaija Saariaho.
On ne s’ennuie pas parce qu’à chaque scène correspond un effectif instrumental différent, le grand orchestre n’apparaissant au complet que dans la neuvième et dernière scène. Parce que l’écriture n’a rien de systématique – Lenot dépassant en particulier le sérialisme qu’il revendique pourtant, pouvant même revenir fugitivement à la tonalité – et s’inscrit dans cette tradition française des alliances de timbres, ici utilisés à des fins expressives et dramatiques. Parce que cet indépendant ne craint pas de dire clairement qu’il renoue, en toute liberté, avec une vocalité séculaire : l’œuvre est écrite pour les voix, en l’occurrence de la soprano colorature à la mezzo grave, avec une tessiture différenciée pour chaque femme, jamais contre elles, la coloratura belcantiste pouvant même resurgir ici ou là ; elles sont traitées de façon chorale dans des ensembles en référence à l’écriture madrigalesque - la sixième scène est écrite a cappella-, à Mozart ou à Fidelio de Beethoven, alors que le début et la fin sont parlés. Parce que surtout il y a des mouvements assez subtils, notamment à travers les rythmes et les timbres, à l’intérieur de l’immobilité apparente. Ceux qui sont plus sensibles à ces mouvements adhèrent d’emblée au propos, ceux qui sont plus sensibles à cette immobilité se lassent très vite. Tout l’opéra est finalement une pavane pour un enfant agonisant.
La réalisation genevoise rend parfaitement justice à l’œuvre. Christophe Perton a opportunément opté pour la sobriété, comme s’il mettait en scène une tragédie classique, sans jamais exacerber ce que peut avoir d’étouffant cet huis clos. Des panneaux avec des fenêtres ou des portes, ouvertures sur un ailleurs révolu ou illusoire, où l’on reconnaît la patte de Christian Fenouillat, glissent sur le sol du gynécée. Les lumières de Dominique Borini sont subtiles et varient en fonction des scènes qui, au-delà de la musique, deviennent ainsi parfaitement repérables. La dernière reste dans la mémoire : tout semble se figer, les femmes éteignent les petites lumières qui jonchaient le plateau, comme pour dire que le jeune homme est mort, que le rituel prend fin, tandis que l’orchestre joue une musique d’un lyrisme élégiaque. Confrontées à des parties redoutables, les cinq interprètes ont accompli un travail remarquable et donnent l’impression de chanter avec aisance de vrais rôles d’opéra. La façon dont la Plus jeune assume les passages ornés, notamment, sans jamais concevoir les vocalises à des fins décoratives, est très émouvante. La médaille a cependant deux revers : l’insuffisante différenciation des tessitures et parfois des timbres, l’insuffisante netteté de l’articulation, alors que le texte est si important et que le compositeur l’a creusé en profondeur. Il faut enfin souligner la qualité de la direction de Daniel Kawka, lui aussi soumis à rude épreuve, impeccablement précis mais jamais sec, qui a donné au spectacle son rythme et sa tension, ainsi que la qualité de tout le travail préparatoire effectué par Henri Farge.
Toute création est un pari. Celui-là est gagné.


Le site de Jacques Lenot



Didier van Moere

 

 

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