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Schubert à la manivelle

Strasbourg
Opéra national du Rhin
10/13/2026 -  et 27 novembre 2025 (Berlin), 21 avril (Paris), 14 août (Névache), 11 septembre (Sceaux), 16 octobre (Paris) 2026, 12 mars 2027 (Gent)
Franz Schubert : Winterreise, D. 911
Samuel Hasselhorn (baryton), Ammiel Bushakevitz (piano, vielle à roue)


A. Bushakevitz, S. Hasselhorn (© Opéra national du Rhin)


Un Voyage d’hiver de Schubert entier, accompagné à la vielle à roue ? Eh bien, ça existe ! Il y a même un disque qui témoigne de cette expérience, enregistré en 2010 par la chanteuse Natasa Mirkovic et son acolyte Matthias Loibner, spécialiste de l’instrument. Pour ceux qui en auraient vraiment envie, c’est édité chez Raumklang... Cela dit, on déconseille de s’y aventurer, parce que le résultat est vraiment hideux. Et puis, n’oublions pas que ce cycle peut être soumis à des assaisonnements très divers. Thomas Hampson aime bien en chanter des extraits accompagné à l’accordéon (!), et on ne compte plus les arrangements pour voix et toutes sortes d’ensembles, dont un pour baryton, chœur et deux accordéons, un autre pour ténor et quintette à vents avec accordéon (enregistré par Christoph Prégardien), d’autres encore pour voix et cordes... Il y a aussi des recréations plus ambitieuses et subtiles, comme le Voyage d’hiver réinventé par Hans Zender dans son « interprétation composée » de 1993. Enfin bref, si l’on n’a pas envie d’écouter ce cycle comme d’habitude, on a vraiment l’embarras du choix, au moins au disque.


Que ce soir le pianiste Ammiel Bushakevitz ait aussi apporté sa vielle à roue pour préluder au premier lied et accompagner entièrement le dernier, « Der Leiermann », ne choque donc que moyennement. Début du concert dans l’obscurité, avec juste un do à la vielle, puis arrive une quinte (on se croirait un peu au début de L’Or du Rhin), puis un mi bémol, et voilà le do mineur qui va permettre de passer au piano. Il faut deux mesures supplémentaires de « fondu enchaîné », pendant lesquelles le pianiste commence à jouer des quintes à la main gauche tout en continuant à tourner sa vielle, avant d’aborder « Gute Nacht » comme normalement, sauf que, pendant tout ce lied, Bushakevitz doit se débrouiller pour passer ses bras par‑dessus l’instrument resté sur ses genoux. Pas vraiment commode !


A la fin, l’éclairage baisse progressivement pendant « Der Leiermann », confié exclusivement à la vielle à roue, avec sa quinte obstinée dans le grave et la ligne mélodique qui s’y superpose. Mais il ne reste plus grand‑chose de l’accompagnement original, pourtant sublime dans son dépouillement, si ce n’est ce squelette nasillard. Pourquoi diable Schubert s’est‑il évertué à trouver dans ce dernier lied un équivalent aussi poétique et distancié de la vielle à roue, si c’est pour nous mettre, avec l’instrument véritable, le nez et les oreilles directement dedans ? Finalement, une conclusion qui perd tout relief, et la mise en scène visant à diminuer progressivement l’éclairage jusqu’à l’obscurité totale n’y change pas grand‑chose.


Heureusement, il reste vingt-trois autres lieder pour vivre ce long voyage, que l’on a, cela dit, déjà vécu en concert de façon plus variée et mieux construite sur le plan dramatique. La soirée s’écoule avec une certaine fluidité, chaque étape soigneusement différenciée, parfois même reliée à la suivante par des transitions très rapides. Et pourtant, quelque chose peine à prendre corps, principalement du côté de l’accompagnement. On regrette une certaine pauvreté des atmosphères, une exploitation limitée des résonances de l’instrument, au profit d’attaques souvent sèches et d’une articulation très appuyée qui fait notamment un sort systématique aux notes piquées. Un piano qui certes, souligne, ponctue, mais ne parvient guère à ouvrir ces espaces de mystère, de rêverie ou d’angoisse qui donnent à ce cycle une si extraordinaire profondeur. Et c’est grand dommage, car nous avons tous en mémoire une longue lignée de pianistes accompagnateurs qui savaient, en quelques mesures, planter un décor, faire surgir un paysage intérieur, suggérer tout un monde par la seule couleur d’un accord ou la résonance d’une basse. Ici, malgré le soin apporté aux détails, le parcours demeure émotionnellement lacunaire.


Quelques exemples : les accords piqués au début de « Gefrorne Tränen », exagérément détachés, presque caricaturaux dans leur sécheresse ; l’introduction de « Das Wirtshaus », un peu pressée, privée de cette inquiétante solennité qui devrait faire de ce faux refuge une étape décisive du voyage, ou encore l’accompagnement de « Die Nebensonnen », assez heurté dans son ensemble, alors qu’il faudrait précisément qu’à cet instant le piano semble déjà déboucher sur un autre monde, au‑delà de toute réalité tangible. Et puis, il y a cette dynamique trop contenue dans des limites étroites, et rarement du côté du silence. Schubert multiplie pourtant dans la partition les indications piano, pianissimo, parfois même pianississimo. Autant d’invitations à explorer les confins de l’expression, à laisser la musique se dérober, presque s’effacer, et qui paraissent trop souvent ignorées.


Reste heureusement la voix de Samuel Hasselhorn, spécialiste de Schubert, actuellement engagé dans une ambitieuse anthologie discographique chez Harmonia Mundi (pas une intégrale, mais une sélection de lieder répartis sur plusieurs albums, dont un Voyage d’hiver prévu pour 2027, année du bicentenaire du cycle). Reste à savoir si Bushakevitz osera aussi y tourner sa vielle !). Un baryton parfaitement rompu à ce répertoire, qui possède un véritable magnétisme scénique, avec peu de gestes, une belle prestance devant le piano et surtout cette faculté de concentrer l’attention sur la musique et sur le texte, servie par une diction allemande d’une remarquable clarté. L’expression est sensible, poétique, sans effets inutilement appuyés. Et puis il y a cette voix : un timbre plein, généreux, une belle homogénéité sur toute l’étendue de la tessiture, du grave à l’aigu, une matière qui gagne en richesse au fil de la soirée, après quelques premiers lieder où l’instrument semble avoir besoin de s’échauffer. Tout cela est fort beau, sans suffire cependant à faire de ce Voyage d’hiver une de ces expériences émotionnellement mémorables qui vous accompagnent longtemps après le concert. Sans doute parce que Hasselhorn se retrouve un peu trop seul pour pouvoir, à lui seul, faire des miracles.



Laurent Barthel

 

 

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