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Les rapports hommes-femmes en question

Nantes
Théatre Graslin
10/10/2026 -  et 13, 15, 16, 18 octobre (Nantes), 3, 4 novembre (Angers) 2026
Christoph Willibald Gluck : Orphée et Eurydice
Sahy Ratia (Orphée), Jenny Daviet (Eurydice), Mariamielle Lamagat (Amour)
Chœur d’Angers Nantes Opéra, Maïna Guillamet (cheffe de chœur), Orchestre national des Pays de la Loire, Alphonse Cemin (direction musicale)
Lorraine de Sagazan (mise en scène), Anouk Maugein (scénographie), Anna Carraud (costumes), Claire Gondrexon (lumières), Loïc Touzé (chorégraphie), Jérémie Bernaert (vidéo)


J. Daviet, S. Ratia, M. Lamagat (© Jean‑LouisFernandez)


A la tête d’Angers Nantes Opéra, Alexandra Lacroix ouvre sa première saison sous le signe de l’amour, qu’elle décline en quatre variations : la première d’entre elles, « Amour mortel », s’intéresse au mythe d’Orphée et Eurydice, dans la version parisienne de Gluck, en 1774. Un choix qui permet à la nouvelle directrice de retrouver une œuvre qu’elle avait mise en scène en 2008, avec notamment la soprano Julie Fuchs. A Nantes, Alexandra Lacroix a choisi de confier cette nouvelle production à Lorraine de Sagazan, metteuse en scène de théâtre reconnue, qui fait là ses débuts à l’opéra. La cousine de la chanteuse Zoé de Sagazan reste fidèle à son parti pris de renouvellement de l’approche des œuvres, aussi mythiques soient‑elles. Derrière l’idéalisation romantique du couple, que reste‑t‑il de l’amour lorsque celui‑ci se heurte à la mort, au doute et à l’impossibilité de communiquer ? Comment interpréter la faiblesse d’Orphée, dont l’impatience fait mourir une seconde fois sa promise ?


La démarche de Lorraine de Sagazan rappelle dans un premier temps celle de Joël Pommerat dans la pièce Cendrillon (2011), où le dramaturge soulignait combien la plupart des récits sur le conte oublient le fait générateur : la mort de la mère. De même, l’opéra de Gluck fait l’impasse sur les circonstances de la disparition d’Eurydice. Ici, avant même l’ouverture, une projection vidéo plonge le spectateur au cœur du drame : elle montre un jeune homme nerveux et obsédé par son incapacité à rencontrer une fille. Vierge à 25 ans, il semble inadapté à la compréhension des codes sociétaux. Manifestement à bout, il commet alors un attentat-suicide dont Eurydice est l’une des victimes. Cette entrée en matière très forte entend replacer le mythe dans le contexte contemporain des attraits mortifères du masculinisme et des violences faites aux femmes.


Le spectacle se révèle initialement réussi dans son traitement sobre du deuil, puis bascule dans un tout autre univers avec l’entrée des forces infernales. Le plateau vire alors au cauchemar, à travers des représentations volontairement stéréotypées et grotesques pour opposer hommes et femmes : de l’hyperféminité à la virilité exacerbée. Ces clichés se retrouvent jusque dans l’accoutrement du chœur, qui lorgne vers les excès du modèle culturel nord‑américain. Dès lors, les références visuelles naviguent entre David Lynch et David Cronenberg, avec des corps déformés, une Eurydice aux allures de poupée sexuelle gonflable ou l’antre des Enfers en forme de vagin.


Après l’entracte, le décor déçoit toutefois par son aspect plus cheap : une vaste cuisine, peu mise en valeur par les éclairages, se retrouve cernée de fleurs en ferraille – évocation ambiguë d’une vie figée ou d’une beauté menaçante. Avec le retour du cortège extravagant des choristes, une sorte de gelée, façon Ghostbusters, dégouline sur les murs de la cuisine, achevant de décomposer cette représentation idéalisée du foyer domestique féminin. Si l’ensemble ne manque pas d’étrangeté, il pêche par une direction d’acteurs trop maladroite, particulièrement dans les déplacements du chœur. C’est surtout dans sa volonté de plaquer une lecture didactique sur le mythe que le spectacle atteint ses limites. Les textes de Lorraine de Sagazan projetés en fond de scène, complétés à la fin par ceux de la poétesse Louise Labé (1524‑1566), rappellent combien cette histoire repose sur la seule volonté d’Orphée, tandis qu’Eurydice subit la plupart des événements. L’intention est louable, mais le rapprochement avec le masculinisme, les questions de consentement et les féminicides demeure trop général pour convaincre. L’écueil vient aussi de la superposition des nombreux textes pendant les passages chantés, brouillant la compréhension globale. D’où l’impression d’un collage artificiel, avec deux dramaturgies qui coexistent sans vraiment se rencontrer.


Pour porter ce drame, on retrouve la baguette d’Alphonse Cemin, membre fondateur de l’ensemble Le Balcon. A la tête de l’Orchestre national des Pays de la Loire, le chef parvient à dégager des lignes éloquentes, au service du récit. Il privilégie toutefois par trop la mélodie principale au détriment des contrechants, tandis que les violons dominent les bois. Les graves manquent aussi de relief, ce qui est préjudiciable aux passages spectaculaires, notamment aux Enfers. La direction convainc heureusement davantage dans les parties apaisées, délicatement ouvragées. Le plateau vocal suscite également des réserves. Sahy Ratia assure l’essentiel grâce à une articulation soignée et une voix claire, bien projetée. Mais l’aigu, trop nasal, n’est pas des plus séduisants, tandis que le style déclamatoire manque souvent de respiration et de hauteur de vue. C’est précisément là que Mariamielle Lamagat ravit : couleurs, articulation, mordant, tout concourt à une incarnation mémorable. Jenny Daviet témoigne quant à elle d’un joli tempérament, en phase avec les velléités d’indépendance insufflées par la mise en scène à son personnage. Elle donne ainsi à Eurydice une présence qui contrebalance la place dominante d’Orphée dans le livret.


Né des forces conjointes des opéras de Nancy, Rennes et Strasbourg, ce spectacle est appelé à circuler dans les prochaines saisons. L’occasion de découvrir ou redécouvrir cette relecture ambitieuse mais inégale du mythe. En attendant, les amateurs de Gluck pourront se rendre en fin d’année à l’Opéra de Tours (puis à Versailles en janvier 2027) pour apprécier le rare opéra-comique Le Cadi dupé (1761), couplé avec Pygmalion (1748) de Rameau.



Florent Coudeyrat

 

 

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