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Mer et Terre

Lyon
Auditorium Maurice Ravel
10/03/2026 -  et 4 octobre 2026
Maurice Ravel : Pavane pour une infante défunte, M. 19 – Daphnis et Chloé : Suite d’orchestre n° 2, M. 57b
Camille Saint-Saëns : Concerto pour violoncelle et orchestre n° 1 en la mineur, opus 33
Claude Debussy : La Mer

Gautier Capuçon (violoncelle)
Orchestre national de Lyon, Simone Young (direction)


S. Young (© Klaus Lefebvre)


Convier une cheffe anglo-saxonne de renom à aborder, à la tête d’un des meilleurs orchestres hexagonaux, quelques‑unes des pages majeures de la musique française, voilà un projet qui a de quoi séduire. Et de fait, dès les premières mesures, on est séduit par la souplesse chorégraphique avec laquelle l’Australienne Simone Young donne vie à la version orchestrale de la Pavane pour une infante défunte. Si la gestique – sans baguette pour cette « ouverture » du concert – est peu conventionnelle, force est d’entendre qu’elle installe un bel équilibre d’ensemble, et qu’elle met en valeur la subtilité et la variété des timbres, où se distinguent, comme souvent au sein de l’Orchestre national de Lyon (ONL), ceux de la petite harmonie.


Ces impressions favorables se confirment dans une seconde partie formée de deux somptueux triptyques orchestraux, avec d’abord La Mer, puis la Seconde Suite d’orchestre de Daphnis et Chloé. Dans le chef‑d’œuvre révolutionnaire de Debussy, Simone Young sait trouver une liquidité, une fluidité, une imprévisibilité qui nous fait redécouvrir cette page sans pareille. Au premier volet (« De l’aube à midi sur la mer »), elle donne un fondu et une continuité qu’il ne trouve pas toujours sous d’autres baguettes, en privilégiant cette unification organique aux zébrures que la partition peut également autoriser, et en dosant à la perfection les volumes, notamment dans sa gestion des cuivres et des percussions, jusqu’à un tutti final parfait. Il en va de même dans la deuxième partie (« Jeux de vagues »), où l’on s’abandonne au plaisir du semblable et du différent, à mesure que la cheffe déroule avec une intensité sans trêve la répétition et les changements inattendus des ondes sonores qui parcourent la surface orchestrale. Dans le morceau final, plus agité (« Dialogue du vent et de la mer »), elle souligne la richesse inouïe des timbres, en faisant circuler de pupitre en pupitre une mélodie libérée de toute contrainte, qui, en s’appuyant initialement sur les motifs obstinés des trombones, conduit à un final majestueux, où se trahit cette influence wagnérienne qui s’exerçait sur Debussy malgré qu’il en ait.


Vient alors la suite de Daphnis et Chloé, dont les effets, essentiellement rythmiques et volumétriques, semblent par comparaison un peu prévisibles et convenus. Mais à peine a‑t‑on le temps de regretter que l’ordre des deux pièces n’ait pas été inversé, qu’on est happé par le spectaculaire de l’orchestre ravélien. La technique de danseuse de Simone Young s’y meut avec aisance et efficacité, dans une direction aux indications de laquelle les musiciens de l’ONL, manifestement conquis, répondent au doigt et à l’œil. Dans une continuité parfaite, la cheffe australienne emmène partenaires et auditeurs jusqu’à un final grandiose et bruyant à souhait, avec lequel on finit par comprendre qu’elle ait souhaité en terminer.


Placé classiquement en fin de première partie, le Premier Concerto de Saint‑Saëns permet entre‑temps d’entendre la superstar française du violoncelle. Tuxedo impeccable et nœud papillon noir, sourire aux lèvres et Goffriller porté nonchalamment au bras, affichant sa complicité avec Simone Young (dont il ouvrira prochainement la saison avec l’Orchestre symphonique de Sydney), Gautier Capuçon fait bien une entrée de star, mais il rappelle dès la première cadence qu’il est surtout un remarquable musicien. La fougue de cette attaque donne le ton pour l’ensemble du concerto, dont il développe une vision vigoureuse et dramaturgique. On admire ainsi son investissement de tous les instants, l’ampleur et l’expressivité des phrasés, la précision et la mobilité d’une main gauche constamment mise à l’épreuve par les difficultés de la partition. A ses côtés, Simone Young, désormais munie d’une baguette, veille avec attention à la battue et au cadrage de l’accompagnement, ce qui permet de faire briller d’autant la virtuosité du soliste. Si l’Allegro non troppo est animé d’une belle énergie romantique qui le fait regarder en direction de Mendelssohn, c’est le deuxième mouvement (Allegro con moto) qui constitue le sommet de cette interprétation, tant Capuçon y déploie un chant d’une liberté et d’une intensité quasi hungarica, faisant admirer notamment sa densité dans le registre grave. Peut‑être un peu plus bavard et conventionnel, le Final, pris dans un tempo très allant, demeure particulièrement expressif dans la mise en scène de l’instrument soliste et dans la mise en espace généreuse du son.


Longuement applaudi et manifestement ravi d’avoir partagé ces instants avec Simone Young, l’ONL et le public lyonnais, Gautier Capuçon s’empare d’un micro pour annoncer le bis. En soulignant l’importance de son album « Gaïa », réunissant les créations de dix‑sept compositeurs invités par lui à évoquer « la Terre qui s’exprime en musique » face à l’urgence des enjeux climatiques, il vient rappeler à bon escient que la salle de concert peut être tantôt un sanctuaire, tantôt le lieu d’expression de convictions politiques, sociales ou écologiques. De cet ensemble, il extrait la pièce Toward the Lights de Bryce Dessner, dont l’allure minimaliste permet d’admirer encore, mais de façon plus intime, la finesse de timbre et la mobilité d’archet d’un musicien de grande(s) valeur(s).



François Anselmini

 

 

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