|
Back
Envers et contre tout Paris Philharmonie 09/21/2026 - et 17 (Dortmund), 19 (San Lorenzo de El Escorial), 22 (Amsterdam), 24 (Wien), 26 (Hamburg), 28 (Rolle) septembre 2026 Franz Schubert : Symphonie n° 8 en si mineur, D. 759
Richard Wagner : Tristan und Isolde : Prélude et Mort d’Isolde
Robert Schumann : Symphonie n° 3 en mi bémol majeur, opus 97 West-Eastern Divan Orchestra, Daniel Barenboim (direction)
 D. Barenboim (© Manuel Vaca)
Depuis les attentats terroristes perpétrés par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, qui ont fait environ 1 200 victimes et généré, en retour, une répression sans nom contre la population civile de la bande de Gaza menée par le gouvernement israélien, la paix est plus que jamais une chimère au Proche‑Orient. Dans un contexte marqué notamment par des élections législatives à venir en Israël où les surenchères sécuritaires se succèdent sans fin, et par une instabilité globale de la région due au conflit qui se poursuit depuis des mois en Iran et au large du détroit d’Ormuz, l’hypothèse d’une résolution prochaine du conflit israélo-palestinien s’éloigne de jour en jour. Pour autant, envers et contre tout, une lumière demeure, portée par une volonté farouche de parvenir un jour à la paix : cette lumière, c’est l’Orchestre du divan occidental-oriental. Fondé en 1999 à l’initiative de l’écrivain Edward W. Said et du chef d’orchestre Daniel Barenboim, il réunit des jeunes musiciens pour moitié israéliens, pour moitié arabes (égyptiens, libanais, syriens...), auxquels se joignent également quelques espagnols. Depuis longtemps, grâce à la notoriété de Barenboim, l’orchestre s’est fait une place de choix sur la scène musicale internationale, courant notamment les plus grands festivals (Salzbourg, Lucerne, les Proms) et les plus grandes scènes à travers le monde. Ce soir, c’était au tour de Paris, une des étapes au fil d’une riche tournée européenne, d’accueillir l’orchestre et son chef tutélaire.
Le contexte le nécessite : contrôles de sécurité ultra renforcés à la Philharmonie de Paris, personnel de sécurité aux aguets dans la salle de concert et ce pendant toute la soirée... Il faut s’y faire. Dès l’entrée des musiciens, le public les applaudit à tout rompre, les ovations se multipliant à l’entrée de Daniel Barenboim. Le chef israélo-argentin n’a plus la flamboyance du passé ; depuis quelques années, malade, il est visiblement affaibli et c’est à petits pas, le visage fragile mais souriant, arborant une barbe grisonnante, qu’il gagne son estrade d’où il dirigera assis, comme plusieurs de ses confrères de la même génération.
D’emblée, l’Inachevée de Schubert impressionne : il faut dire que l’effectif est important, les huit contrebasses et dix violoncelles présents apportant un soubassement conséquent à l’ensemble de l’orchestre. Dirigeant d’un geste large, Daniel Barenboim fait de l’Allegro moderato une page aux accents presque brucknériens où le tragique (illustré notamment par les trois trombones) succède à un apaisement total, imposé par des cordes de toute beauté. Dans l’Andante con moto, ce qui étonne avant tout, c’est la clarté des plans sonores : on se surprend à presque découvrir des contrechants d’altos (comme cela avait été le cas pour les violoncelles dans le premier mouvement), les tempi étirés choisis par le chef offrant une plénitude sonore magnifique, quitte à mettre en péril de temps à autre le souffle du hautbois solo. Quant à Daniel Barenboim, on pourrait presque dire qu’il n’use même pas d’une gestique minimaliste, tant celle‑ci est rare ; il est là, dirigeant par sa seule présence, sans doute par son regard, parfois par un geste de sa baguette, témoignant tout autant de la confiance qu’il accorde aux musiciens que du profond travail effectué en répétition.
Pour compléter cette première partie, Daniel Barenboim avait choisi deux célébrissimes pages d’un de ses compositeurs de prédilection, Richard Wagner. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, le 26 août dernier, il se vit décerner le titre inédit de « membre honoraire » du Festival de Bayreuth où, depuis ses débuts en août 1981 (il dirigeait alors Tristan et Isolde dans une mise en scène de Jean‑Pierre Ponnelle avec René Kollo et Johanna Meier dans les rôles‑titres), il aura conduit l’orchestre du festival dans toutes les grandes pages du compositeur. Ce soir, son choix s’est porté sur le Prélude et la Mort d’Isolde ; même s’il ne possède pas toujours la fluidité des plus grandes phalanges, l’Orchestre du divan occidental-oriental fait montre d’une cohésion à toute épreuve. Aux côtés d’excellents solistes (cor anglais, clarinette basse), les cors et les cordes génèrent une houle (quel pupitre de violoncelles encore une fois !) illustrant tous les états d’âme du plus célèbre couple de toute la musique classique.
En lieu et place de la Troisième Symphonie de Beethoven initialement prévue, c’est la Troisième, dite « Rhénane », de Schumann qui fut jouée en seconde partie de ce concert et qui avait déjà été donnée cet été, en plein air, dans le cadre bucolique de la Waldbühne de Berlin. L’interprétation de ce soir ne convainc pas totalement : les accents romantiques sont en plus d’une occasion masqués par une puissance orchestrale parfois hors de propos, les cordes (emmenées par le premier violon solo Michael Barenboim, le fils du chef) couvrent parfois les bois, il y a bien également quelques anicroches mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel réside surtout dans cette folle énergie d’un orchestre qui s’empare sans retenue des élans romantiques dans le Lebhaft inaugural, qui joue à plein sur les contrastes (fluidité puissante des cordes, finesse des bois) dans le deuxième mouvement, qui avance perpétuellement dans le Nicht schnell où la mièvrerie et l’affectation sont parfois de mises sous d’autres baguettes, qui évoque le contrepoint des meilleurs chorals de Bach dans le Feierlich avant de conclure l’œuvre dans une lumière enfin optimiste. Daniel Barenboim aborde peut-être cette page plus comme une grosse symphonie que comme une symphonie romantique à la légèreté assumée, il est vrai parfois gommée, mais il n’en demeure pas moins que son interprétation se sera avérée ô combien séduisante.
Aussi est-ce une Philharmonie comble qui, rapidement et à l’évidence très émue, se lève pour saluer à la fois un orchestre et un chef au projet sans doute utopique il y a près de trente ans, mais qui est aujourd’hui bien vivant, envers et contre tout.
Le site de Daniel Barenboim
Le site de l’Orchestre du divan occidental-oriental
Sébastien Gauthier
|