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Un vent genevois souffle sur le Grand Théâtre Geneva Bâtiment des Forces Motrices 09/16/2026 - et 18, 20, 22, 24, 26 septembre 2026 Frank Martin : La Tempête Stéphane Degout (Prospero), Catherine Trottmann (Miranda), Julien Dran (Ferdinand), Nicolas Cavallier (Alonso), Edwin Crossley‑Mercer (Sebastian), Léo Vermot‑Desroches (Antonio), Christian Immler (Gonzalo), Glen Cunningham (Adrian), Alex Rosen (Caliban), François Rougier (Trinculo), Christophe Gay (Stephano), Georgiy Derbas‑Richter (Le Maître d’équipage), Joseph Chosson (Ariel)
Chœur du Grand Théâtre de Genève, Mark Biggins (préparation), Orchestre de la Suisse romande, Thierry Fischer (direction musicale)
Netia Jones (mise en scène, décors, costumes), Malcolm Rippeth (lumières), Lightmap (vidéos)
 (© Carole Parodi)
Il fallait oser inaugurer un mandat par une œuvre aussi rare. Car La Tempête n’est ni un tube du répertoire lyrique ni un titre susceptible de remplir une salle. Pour son entrée en scène comme directeur du Grand Théâtre, Alain Perroux a choisi d’emblée de défendre un patrimoine musical genevois largement méconnu, geste symbolique s’il en est. Frank Martin, né à Genève, commence la composition de son opéra en 1952, fasciné par la dernière pièce de Shakespeare. Mais le musicien ne va pas travailler directement sur l’anglais, choisissant plutôt une traduction allemande dont il apprécie la qualité poétique et surtout la musicalité de la langue. La partition est achevée en 1955. La création, en 1956 à l’Opéra de Vienne, est un événement majeur : Der Sturm est le premier ouvrage contemporain programmé par l’institution après sa réouverture en 1955. Ernest Ansermet, proche du compositeur et grand défenseur de sa musique, prend la baguette après le désistement de Karl Böhm. La distribution connaît elle aussi une véritable tempête avant même la première. Dietrich Fischer‑Dieskau devait créer Prospero, mais renonce trois semaines avant la première pour raisons de santé. Eberhard Wächter le remplace au pied levé et apprend ce rôle écrasant en moins de quinze jours. Face à lui, la jeune Christa Ludwig incarne Miranda. Anton Dermota chante Ferdinand. Le public réserve à l’ouvrage un accueil chaleureux, mais l’œuvre ne s’imposera pas durablement.
En 1967, Genève offre à l’ouvrage sa création française, sous la direction d’Ernest Ansermet. Pauline Martin, sœur du compositeur, signe la traduction française à partir de l’allemand. La distribution réunit Ramon Vinay en Prospero, Eric Tappy en Ferdinand et José van Dam en Sébastien. C’est cette version française, légèrement remaniée, qui revient à Genève près de soixante ans plus tard. Entre-temps, La Tempête est restée une œuvre rare. Après Genève, il faut citer une production à Zurich en 1974, puis une version concertante à Amsterdam en 2008 sous la direction de Thierry Fischer, et enfin Sarrebruck en 2018.
En composant La Tempête, Frank Martin ne cherche jamais la facilité. Il part d’une conception presque théâtrale de la musique : le texte doit rester intelligible, la voix proche de la parole, tandis que l’orchestre enveloppe, suggère, colore. D’où une écriture en perpétuel équilibre entre déclamation et chant, entre raffinement debussyste, tensions expressionnistes, touches dodécaphoniques, danses et épisodes presque jazzy. Le saxophone est d’ailleurs l’une des signatures les plus savoureuses de la partition. Le compositeur réussit à faire entendre l’île comme un monde à part entière : l’eau, l’air, les esprits, la terre, la violence des éléments et les pulsions humaines circulent dans une orchestration d’une remarquable mobilité. Ariel, esprit aérien, est confié au chœur placé à distance, avec un petit ensemble instrumental, un dispositif qui donne à sa musique une étrangeté presque irréelle. Mais cette richesse a son revers. La Tempête n’est pas un opéra qui se livre immédiatement. Certaines scènes paraissent longues, la progression dramatique est souvent plus contemplative qu’incisive et le « parlé‑chanté » peut donner l’impression que Martin écrit davantage une musique de théâtre qu’un opéra traditionnel.
Chez Shakespeare, Prospero est un duc déchu devenu magicien. Trahi par son frère Antonio, il a été chassé de Milan avec sa fille Miranda et vit depuis douze ans sur une île où il règne sur l’esclave Caliban et l’esprit de l’air Ariel. Lorsque le navire transportant Antonio et son ami Alonso passe au large, Prospero déclenche la tempête qui les fait échouer sur l’île. La vengeance est pourtant appelée à se transformer en pardon. Miranda tombe amoureuse de Ferdinand, fils d’Alonso ; les anciens ennemis se retrouvent face à Prospero ; Caliban rêve de se libérer ; Ariel orchestre les enchantements. Au terme de cette comédie‑féerie, Prospero renonce à ses pouvoirs et choisit la réconciliation plutôt que la vengeance.
Pour la metteur en scène Netia Jones, le choix du Bâtiment des Forces Motrices (une ancienne usine hydraulique bâtie sur le Rhône) fournit la clé de lecture : ici, la magie n’est plus celle d’un vieux mage, mais celle de l’électricité. Le lieu industriel, ses turbines et son architecture métallique deviennent le prolongement de l’île de Prospero. Le magicien se transforme ainsi en savant, maître d’un laboratoire où les forces électriques peuvent provoquer tempêtes et apparitions. L’idée est séduisante. Elle permet surtout de faire dialoguer directement Shakespeare avec l’histoire industrielle genevoise. Vidéos, écrans, machines, projections et effets lumineux donnent à la scène une atmosphère étrange, souvent fascinante. Mais la mécanique finit par tourner un peu à vide. Les turbines et les éléments technologiques sont un décor plutôt qu’un véritable moteur de l’action et le théâtre peine à démarrer véritablement. Par ailleurs, la direction d’acteurs semble un peu sommaire, les chanteurs donnant parfois l’impression d’être livrés à eux‑mêmes.
La partie musicale n’appelle, elle, que des éloges. Le choix de Thierry Fischer dans la fosse s’impose comme une évidence. Le chef genevois connaît sur le bout des doigts cette partition, qu’il a dirigée à Amsterdam en 2008 et enregistrée avec l’Orchestre philharmonique de la Radio néerlandaise, un disque qui a reçu un International Classical Music Award en 2012. A Genève, il restitue à l’ouvrage sa formidable richesse de couleurs. L’Orchestre de la Suisse Romande sait faire claquer les épisodes dramatiques, mais aussi modeler les nuances orchestrales, les transparences et les mystérieux appels venus des coulisses. Le Chœur du Grand Théâtre participe efficacement à cette dimension fantomatique.
La distribution vocale est l’autre grande réussite de cette résurrection genevoise. Alain Perroux a réuni une remarquable brochette de chanteurs, pour l’essentiel francophones, en parfaite cohérence avec le projet. Stéphane Degout domine la soirée. Son Prospero possède l’autorité, la noblesse et les zones d’ombre nécessaires. La voix, toujours d’une remarquable précision sur le texte, sait passer de la violence à la méditation. Le baryton impose un personnage moins monolithique qu’il n’y paraît : derrière le maître des éléments apparaît progressivement un homme confronté à ses propres renoncements. Catherine Trottmann campe une Miranda lumineuse, avec une émission souple et une belle fraîcheur dans les passages lyriques. Elle apporte à l’ouvrage une humanité bienvenue au milieu des abstractions de la mise en scène. Julien Dran lui donne la réplique en Ferdinand avec un timbre clair, élégant et juvénile. Leur duo amoureux constitue l’un des rares moments où l’émotion s’impose franchement. Nicolas Cavallier, en Alonso, Edwin Crossley‑Mercer, en Sebastian, et Léo Vermot‑Desroches, en Antonio, forment un trio politique solide, chacun caractérisant efficacement son personnage, avec notamment une noirceur impressionnante pour Sebastian. Christian Immler, en Gonzalo, se distingue par la noblesse du phrasé et la clarté du texte, alors qu’Alex Rosen, en Caliban, apporte la rudesse indispensable au personnage. On n’oubliera pas non plus l’Ariel du jeune Joseph Chosson, un personnage au cœur d’un choix dramaturgique : dans la version genevoise de 1967, c’était un acteur soutenu par le chœur ; la production actuelle réinvente cette présence à l’aide des technologies scéniques contemporaines. Cette Tempête raconte déjà quelque chose du Grand Théâtre d’Alain Perroux.
Claudio Poloni
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