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Gershwin génie universel

Paris
Philharmonie
09/11/2026 -  et 13 (Luzern), 15 (Berlin), 17 (Antwerpen), 18 (Dortmund) septembre 2026
George Gershwin : Porgy and Bess
Siyabulela Ntlale (Porgy), Nonhlanhla Yende (Bess), Conroy Scott (Crown), Lukhanyo Moyake (Sportin’ life), Brittany Smith (Clara), Siphamandla Moyake (Serena), Lungelwa Mdekazi (Maria), Luvo Rasemeni (Jake)
Cape Town Opera, Antoinette Huyssen (cheffe de chœur), Chineke! Orchestra, Enrique Mazzola (direction)
Magdalene Minnaar (mise en espace), Malika Rosalind (dramaturge), Maritha Visagie (costumes), Yaseen Manuel (chorégraphie)


E. Mazzola (© Eric Garault)


On sait que Ravel l’estimait. Il n’était pas le seul : quand Gershwin meurt le 11 juillet 1937, Schoenberg, qui l’a connu sur un court de tennis, lui rend un hommage appuyé, à la radio puis dans un article, saluant un grand musicien plein d’idées novatrices. Beaucoup plus qu’un compositeur « américain », habile arrangeur de folksongs. Gershwin lui-même, dans Porgy and Bess, ambitionnait d’écrire un authentique opéra. Il y réussit : voilà un chef‑d’œuvre digne de figurer aux côtés de ceux de l’entre-deux-guerres. Par la recréation du folklore, la science de l’orchestration, l’instinct théâtral – stimulé par le livret de DuBose Heyward et de son frère Ira – et la caractérisation des personnages, membres d’une petite communauté noire de la Caroline du sud où se côtoient pêcheurs et cueilleurs de coton, gangrénée par la drogue que fournit un trafiquant, victime de la brutalité de la police blanche – rôles parlés. C’est l’histoire de l’amour impossible de Porgy, le mendiant cul‑de‑jatte, et de la prostituée Bess, toujours sous l’emprise sexuelle du cueilleur Crown. Mais quand elle s’en va à New York avec le dealer Sportin’ Life, Porgy part à sa recherche, quitte la cité de Catfish Row avec sa carriole, à laquelle il attelle sa chèvre. Gershwin a ici tout assimilé : l’opéra occidental, le musical, le jazz, les spirituals... Il entend ressusciter à la fois « le drame et la passion amoureuse de Carmen » et « la beauté des Maîtres chanteurs ». Britten, fasciné par une représentation de l’œuvre en 1942 à Broadway, se souviendra de Porgy and Bess au moment de Peter Grimes, épisode tragique de la vie d’une autre communauté de pêcheurs.


Destinée à des chanteurs afro-américains, garants de l’authenticité du chant, l’œuvre trouve dans la production de l’Opéra du Cap des interprètes d’élection, des protagonistes jusqu’aux plus petits rôles – et au magnifique chœur, toujours en place, dont la prière inaugurant le troisième acte marque la mémoire. Siyabulela Ntlale et Nonhlanhla Yende incarnent un superbe couple, aux voix chaudement timbrées : lui parfait du bien connu « Oh, I got plenty o’ nuttin’ », allègre mais tenu, aux accents déchirés de la fin, où l’aigu s’expose crânement, elle d’une sensualité ravageuse et tourmentée, d’une opulence capiteuse jusque dans les notes les plus hautes, splendide dans la reprise du « Summertime », tous deux à l’unisson pour le duo d’amour du deuxième acte. Ils ne font pas de l’ombre aux autres : le thrène « My man’s gone now » de la Serena de Siphamandla Moyake, dont le mari a été tué par l’horrible Crown, nous prend à la gorge. Les rôles de composition ne le leur cèdent en rien : haut en couleur est le « Frien’ wid you, low‑life, hell, no ! » de la Maria de Lungelwa Mdekazi apostrophant Sportin’ Life, le « There’s a boat dat’s leavin’ soon for New York » de Sportin’Life, un Lukhanyo Moyake très ténor de caractère, instille chez Bess les sortilèges de la tentation. Et comment oublier la fraîcheur de la Clara de Brittany Smith, dont le célébrissime « Summertime » ouvre le premier acte ? On pourrait citer tous les membres de la troupe.


On sent en effet l’esprit de troupe dans ce Porgy and Bess remarquablement mis en espace par Magdalene Minnaar, qui de chacun – du chœur aussi – fait un personnage à part entière, et chorégraphié par Yaseen Manuel, qui fait danser tout le monde. On est vraiment à Catfish Row. Enrique Mazzola dirige une version en deux actes très bien construite, plus courte que l’intégrale – environ une trente minutes de moins sur les trois heures habituelles. Attendait‑on ici un chef américain ? Lui reprochera‑t‑on de tirer Gershwin vers Puccini, ce qui se légitime parfaitement ? Ainsi se dévoile l’universalité de son génie. Et son sens du rythme, des couleurs et du théâtre y contribue beaucoup, à la tête d’un excellent orchestre du Chineke! Orchestra.


Le quatre-vingt-dixième anniversaire de la mort de Gershwin a été dignement célébré. Triste année 1937, où disparaissent aussi Ravel, Szymanowski, Roussel, Pierné...



Didier van Moere

 

 

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