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Panne

Baden-Baden
Festspielhaus
08/23/2026 -  et 21 août 2026 (Gstaad)
Giacomo Puccini : La bohème
Carolina López Moreno (Mimì), Benjamin Bernheim/Andrew Owens (Rodolfo), Sandra Hamaoui (Musetta), Lodovico Filippo Ravizza (Marcello), Biagio Pizzuti (Schaunard), Gianluca Buratto (Colline), Roberto Abbondanza (Benoît, Alcindoro) Chor der Bühnen Bern, Gstaad Festival Orchestra, Marco Armiliato (direction)
Fabio Rickenmann (mise en espace)

 
(© Michael Gregonowits)


On n’a peut-être pas les mêmes attentes dans l’ambiance formelle d’un Festspielhaus de rang international que dans celle, plus détendue, d’une station de montagne suisse où l’on se réunit sous une tente autour d’une sympathique version semi scénique d’un opéra du grand répertoire. Toujours est-il que cette soirée – ou plutôt cette après‑midi, le concert commençant à 17 heures, ce qui paraît un peu tôt un dimanche ensoleillé d’été, a fortiori pour un opéra d’un format qui n’a rien de wagnérien – ne commence pas bien. L’Orchestre du Festival de Gstaad révèle vite ses limites, sous la direction pourtant vive et experte de Marco Armiliato, avec une jolie musicalité d’ensemble mais des sonorités parfois creuses et des équilibres un peu frustes. Et les voix, découvertes successivement, n’enthousiasment pas toutes, loin s’en faut : un Marcello sympathique mais au timbre sourd, un Colline plus impressionnant, avec un beau creux, un Schaunard correct, plus tard une Musetta relativement acide, et surtout, d’emblée, la déception d’un Benjamin Bernheim en méforme dès ses premières répliques, projection confidentielle, timbre gris...


Et puis la « mise en espace » promise paraît simpliste : quelques chaises de musiciens vides, deux tables avec verres et bouteilles (collés dessus, pour éviter toute chute intempestive), un chevalet... l’exercice se révèle immédiatement scolaire, incapable de choisir entre ce réalisme trop prosaïque d’accessoires peu utiles et de curieux restes de version de concert chic, dès lors totalement déplacés. Le comble est atteint avec l’entrée d’une Mimì éblouissante, fourreau noir, décolleté artistement asymétrique et bijoux de créateur sur peau hâlée façon retour de vacances, dont la dégaine paraît totalement invraisemblable pour une simple cousette, a fortiori phtisique. Quant à l’agonie finale, allongée sur trois chaises rassemblées formant vaguement un lit (et menaçant sans cesse de se dissocier, au risque de laisser choir la diva sur le plancher), elle paraît encore plus incongrue, voire ridicule. On doute de toute façon que La Bohème soit un bon choix pour une version de concert, mais à ce degré de naïveté scénique, mieux vaudrait sans doute s’en tenir à la sobriété de chanteurs simplement debout et statiques devant l’orchestre.


Mais, en attendant, approche le moment d’attaquer « Che gelida manina », instant qu’on envisage avec circonspection au vu de la prudence inhabituelle de Benjamin Bernheim depuis le début, qui le conduit même à marquer ses répliques au lieu de les chanter. Et c’est alors que, brutalement, le ténor franco‑suisse interrompt l’orchestre, demande au public de lui accorder dix minutes de pause, et s’éclipse en coulisses. L’orchestre sort lui aussi de scène, et plus rien ne se passe apparemment pendant dix minutes, puis vingt...


Après cette longue et patiente attente, l’intendant Benedikt Stampa lui‑même arrive en scène, visiblement beaucoup plus nerveux que ne le voudrait sa fonction (le remboursement de plus de 2 000 billets est quand même en jeu), et annonce : « Benjamin Bernheim n’a plus de voix ce soir, il n’y a aucun espoir de ce côté‑là, mais... nous avons un ténor ! Par une chance extraordinaire, il se trouvait assis dans le public et s’est déclaré prêt à remplacer au pied levé. Souhaitons donc bonne chance à M. Andrew Jones ! » Ou du moins est‑ce le nom qu’on parvient à saisir à la volée, dans une salle bruissante qui hésite encore entre inquiétude et franc soulagement, voire hilarité.


Le ténor en question, on l’apprendra par la suite dans un entretien accordé par Benedikt Stampa aux Badische Neueste Nachrichten, ne s’appelle en réalité pas Andrew Jones mais Andrew Owens. Chanteur en troupe à l’Opéra de Zurich, il a déjà chanté Rodolfo et se trouve justement connaître le régisseur de l’Orchestre du Festival de Gstaad, et donc son numéro de téléphone. Bref appel, entretien d’embauche réduit à sa plus simple expression, vocalises expresses en cuisine, plan de sauvetage validé faute de mieux (« avec l’espoir que ce ténor soit bon »), et la représentation reprend, selon un curieux partage des tâches: Bernheim mime Rodolfo en scène (toujours cette indigente mise en espace !), Owens chante depuis le bord du plateau, dans son simple costume de spectateur, heureusement correct, iPad en main, l’œil sur Armiliato, d’abord avec précaution, et ne gagnant en assurance qu’après l’entracte. Echauffement de toute façon trop bref pour affronter ce remplacement d’emblée, au point que « Che gelida manina » est purement et simplement supprimé, la reprise du concert sautant directement à l’air « Mi chiamano Mimì », chanté par Carolina López Moreno sans aura particulière, moyens amples mais registres peu homogènes et ligne ingrate, donc vraiment ni l’élégance sobre ni l’émotion requises.



(© Laurent Barthel)


Donc à de nombreux égards un concert difficile, sauvé in extremis de l’annulation par un hasard tellement providentiel qu’on continue à peiner à y croire totalement. La réalité dépasse parfois la fiction, certes... De toute façon, vraie question, pourquoi Benjamin Bernheim n’avait‑il pas demandé d’annonce préalable alors que d’emblée sa méforme paraissait évidente ?


Seule certitude, malgré tous ces aléas, Puccini reste un compositeur diaboliquement habile. Et force est de constater que même dans des circonstances aussi frustrantes (distribution hétérogène, mise en espace laborieuse, orchestre moyen, accident de parcours, remplacement acrobatique...), il est impossible de rester l’œil sec à la fin de La Bohème !



Laurent Barthel

 

 

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