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Le cœur à nu

Salzburg
Grosses Festspielhaus
08/06/2026 -  et 11, 13*, 17, 22, 29 août 2026
Wolfgang Amadeus Mozart : Così fan tutte, K. 588
Elsa Dreisig (Fiordiligi), Victoria Karkacheva (Dorabella), Bogdan Volkov (Ferrando), Andrè Schuen (Guglielmo), Lea Desandre (Despina), Johannes Martin Kränzle (Don Alfonso)
Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor, Jozef Chabron (préparation), Wiener Philharmoniker, Joana Mallwitz*/Christoph Koncz (direction musicale)
Christof Loy (mise en scène), Johannes Leiacker (décors), Barbara Drosihn (costumes), Olaf Winter (lumières)

 
(© Salzburger Festspiele/Monika Rittershaus)


A Salzbourg, cet été 2026 sonne l’heure d’une transition à haut risque, avec le départ forcé de Markus Hinterhäuser. En poussant vers la sortie un directeur artistique jugé trop audacieux, le conseil d’administration cède aux sirènes du conservatisme et prend le pari (dangereux ?) d’un retour aux valeurs sûres. A vouloir brider l’innovation pour se réfugier dans le confort de la tradition, l’institution s’est peut‑être tiré une balle dans le pied, privant le plus prestigieux des festivals de son principal moteur de renouvellement. L’avenir nous le dira.


Parmi les nombreux opéras programmés cet été, la reprise de Così fan tutte marque l’aboutissement d’un projet né pendant le covid. On s’en souvient, la production avait été montée à la hâte durant l’été 2020, en pleine pandémie. Afin de respecter les restrictions sanitaires et éviter les entractes, le spectacle avait été condensé à l’extrême, pour durer moins de deux heures, et avait été amputé de plusieurs airs. Malgré les coupes, il avait été salué comme une véritable prouesse théâtrale et humaine, Salzbourg ayant été cette année‑là un des seuls festivals à avoir eu lieu. Public et critique avaient salué la capacité du metteur en scène, Christof Loy, à faire naître une immense émotion avec un strict minimum de moyens logistiques. La production avait ensuite été reprise l’année suivante, telle qu’elle avait été pensée au départ. Elle est présentée pour la première fois cet été dans sa version intégrale, sans les coupures sanitaires imposées par le passé. La distribution vocale est la même qu’à l’origine (à l’exception de la Dorabella de Victoria Karkacheva, qui remplace Marianne Crebassa), de même que la direction musicale.


Christof Loy a opté pour un dépouillement scénique total. L’immense plateau est vide, habillé d’un simple mur blanc percé de deux portes, ce qui permet de se concentrer sur les mouvements et les mimiques des personnages, pour en découvrir leur vérité psychologique. Au second acte, les deux parois qui forment le mur se séparent pour laisser apparaître un arbre majestueux. Le metteur en scène refuse de traiter l’œuvre comme une simple comédie de travestissement ou un pari cynique, transformant l’ouvrage en un laboratoire des sentiments moderne et intemporel. La mise en scène donne un pouvoir décisionnel clair aux deux sœurs ; le choix du changement de partenaire est traité de manière consciente et assumée par les femmes. Le dénouement refuse le faux happy end traditionnel, les personnages terminant l’aventure plus mûrs, mais profondément blessés par leurs découvertes affectives. On ne s’ennuie pas une seule seconde, tant les interactions entre les six solistes sont captivantes de bout en bout.


A la tête du Philharmonique de Vienne, Joana Mallwitz offre une lecture d’une précision chirurgicale et d’une rigueur stylistique indéniable. Ce qui ne manque cependant pas de frapper, c’est qu’elle donne toutes les entrées, alors que les musiciens doivent sûrement connaître leur Mozart sur le bout des doigts. Ce faisant, elle ne laisse pas la musique suffisamment respirer. Plutôt que de se soucier de chaque détail, elle devrait se préoccuper davantage de l’architecture d’ensemble. La distribution vocale est parfaitement soudée et homogène, d’un très haut niveau. Dans le rôle de Don Alfonso, Johannes Martin Kränzle n’incarne pas le vieux cynique classique, mais un homme usé, nerveux et blessé par la vie ; il livre une performance théâtrale magistrale. Mozartienne éprouvée, Elsa Dreisig offre, en Fiordiligi, un « Come scoglio » impressionnant de virtuosité mais marque surtout les esprits par l’intensité dramatique de son second grand air, peut‑être le moment fort de la soirée. Voix puissante, chaude et corsée, Victoria Karkacheva incarne une Dorabella sensuelle et enjouée. La Despina de Lea Desandre est une soubrette moderne et désinvolte, scéniquement irrésistible. Le Ferrando de Bogdan Volkov émeut par son jeu théâtral dans la détresse et la vulnérabilité, mais souffre d’un timbre manquant quelque peu de projection et de chaleur. Andrè Schuen propose une prestation puissante, charismatique et vocalement impressionnante dans le rôle de Guglielmo, grâce à son chant tout en subtilité et à sa forte présence physique. Bref, un Così fan tutte passionnant à tous points de vue.


Le site du Festival de Salzbourg



Claudio Poloni

 

 

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