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Quand La Traviata défie les éléments Bregenz Seebühne 07/22/2026 - et 24, 25*, 26, 28, 29, 30, 31 juillet, 1er, 2, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 18, 19, 20, 21, 22, 23 août 2026 Giuseppe Verdi : La traviata Marjukka Tepponen/ Stacey Alleaume*/Julia Muzychenko (Violetta Valery), Julien Behr/Long Long*/Jose Simerilla Romero (Alfredo Germont ), Vladimir Stoyanov/Audun Iversen*/Kostas Smoriginas (Giorgio Germont), Angela Simkin/Rinat Shaham* (Flora Bervoix), Francisco Brito/Taylan Reinhard* (Gastone), Michael C. Havlicek/Kevin Greenlaw* (Baron Douphol), Stanislav Vorobyov/Ivo Stanchev* (Docteur Grenvil), Janne Sihvo/Pete Thanapat* (Marquis d’Obigny), Melissa Zgouridi/Claire Barnett-Jones* (Annina), Aaron Godfrey-Mayes/Raphaël Jardin* (Giuseppe), Danseurs et figurants du Festival de Bregenz
Bregenzer Festspielchor, Benjamin Lack (préparation), Prazský filharmonický sbor, Lukas Kozubik (préparation), Wiener Symphoniker, Kirill Karabits/Pietro Rizzo* (direction musicale)
Damiano Michieletto (mise en scène), Paolo Fantin (décors), Carla Teti (costumes), Alessandro Carletti (lumières), Roland Horvath (vidéo), Thomas Wilhelm (chorégraphie), Alwin Bösch, Clemens Wannemacher (sonorisation)
 (© Daniel Ammann/Bregenzer Festspiele)
Ce samedi 25 juillet 2026, la metteur en scène de La Traviata à Bregenz s’appelait Dame Nature, et elle avait décidé de corser le spectacle. 10 minutes avant le début de la représentation, une pluie fine s’invite sur la célèbre scène flottante. Dans les tribunes, c’est le ballet des cirés et des imperméables. Puis, comme par miracle, les nuages s’écartent, les gouttes cessent, l’opéra peut commencer, à l’heure. Violetta et tous ses invités entrent en scène, le public respire. Mais le drame verdien bascule au moment le plus romantique. Alors que résonnent les premières notes du célèbre duo « Parigi, o cara », le ciel se déchire à nouveau. D’abord quelques gouttes, puis un véritable déluge s’abat sur le lac de Constance. Les quinze dernières minutes virent à l’épopée héroïque sous une pluie battante. Pas question d’annuler ! A Bregenz, la règle est connue : pour chanter ici, il faut presque savoir nager. Pendant que l’orchestre joue confortablement au sec dans le Festspielhaus adjacent, les chanteurs et les choristes affrontent les éléments en première ligne. Trempés jusqu’aux os mais impériaux, ils livrent une performance vocale et physique magistrale, habités par le feu sacré. Une fin de représentation dantesque qui prouve que l’opéra en plein air reste une magnifique aventure.
Le Festival de Bregenz, situé en Autriche, sur les rives du lac de Constance, est connu pour sa scène flottante unique, la plus grande du monde, ancrée directement dans le lit du lac. Constituée d’un noyau permanent en béton qui repose sur une centaine de pieux en bois et en acier enfoncés jusqu’à 6 mètres dans le fond limoneux du lac, cette scène a même servi de décor dans le film de James Bond Quantum of Solace. Les tribunes en plein air, situées en face de la scène lacustre, peuvent accueillir quelque 7 000 spectateurs à chaque représentation. L’orchestre ne joue pas à l’extérieur mais dans un bâtiment voisin, totalement à l’abri des intempéries. Pour pallier la distance et le plein air, un système audio directionnel est utilisé, composé de plus de 400 haut‑parleurs cachés qui recréent artificiellement l’acoustique d’une salle fermée. Le son « suit » les déplacements des chanteurs sur la scène pour le public. Les artistes chantent par tous les temps, sauf en cas d’orage, et ne doivent pas craindre d’être mouillés. Le lac fait partie intégrante du spectacle. Les metteurs en scène utilisent des bateaux, des cascades, des jets d’eau et des plongeurs pour dynamiser l’action.
La Traviata est à l’honneur cette année, pour la quatre-vingtième édition du Festival de Bregenz. C’est d’ailleurs la première fois que le chef‑d’œuvre de Verdi est présenté sur la scène lacustre. La partie visuelle du spectacle a été confiée au metteur en scène italien Damiano Michieletto, une première pour lui aussi. Ce baptême du feu s’est soldé par un spectacle grandiose. Le concept central est celui de l’illusion, au sein d’une société obsédée par l’image, les faux‑semblants et le narcissisme. La scène est dominée par un immense miroir brisé imaginé par le scénographe Paolo Fantin, une structure de 25 mètres de haut et d’environ 700 mètres carrés composée de 86 fragments de verre et pesant 200 tonnes. Plus de la moitié de sa surface est mobile et d’ailleurs le miroir se fissure au fur et à mesure que la maladie et l’isolement social détruisent Violetta. Le miroir peut donc aussi être interprété comme le destin brisé de l’héroïne. Il sert également d’écran géant pour des projections vidéo. La grande nouveauté de cette édition 2026 est l’installation d’un bassin d’eau peu profonde disposé au pied des tribunes, ce qui rapproche physiquement les artistes du public. Chaque déplacement des chanteurs et des choristes crée des ondulations, des éclaboussures et des jeux de lumière dynamiques grâce à de nombreux projecteurs. Ainsi, dans la vision de Damiano Michieletto, qui transpose l’œuvre dans l’effervescence du Paris des Années folles, l’eau devient une métaphore de la vie de Violetta Valery, symbolisant une société superficielle où l’on ne fait que s’amuser, laquelle n’est pas sans rappeler l’univers de Gatsby le Magnifique, mais où l’on finit littéralement par « boire la tasse » et se noyer socialement. La mise en scène souligne également le contraste entre l’euphorie collective des fêtes et la solitude absolue, presque clinique, de l’héroïne. Au cours de l’air final, « Addio del passato », le centre du miroir s’effondre pour former un cratère d’où surgit une gigantesque boule noire de 6 mètres de diamètre, symbole écrasant de la mort et de la tuberculose. Damiano Michieletto et Paolo Fantin ont signé un spectacle visuellement saisissant.
La sonorisation est le grand défi des représentations en plein air sur la scène lacustre, où le système acoustique complexe de Bregenz doit lutter contre les éléments et gérer des distances énormes en temps réel. La soirée a été émaillée de plusieurs incidents techniques. Ainsi, au début de la représentation, les chanteurs n’étaient pas amplifiés et donc quasiment inaudibles. Sans sonorisation en effet, les voix se perdent instantanément sur le lac de Constance, leur volume naturel n’étant pas conçu pour un tel espace ouvert. Ce type de bug est généralement dû à un retard de déclenchement des pistes de mixage de la régie, qui doit suivre les déplacements millimétrés des artistes sur scène. En outre, lors du « Parigi, o cara », où la pluie a commencé de tomber, la voix du ténor a d’un seul coup accusé une forte résonance. On sait que l’humidité extrême modifie instantanément la densité de l’air, ce qui accélère la propagation des hautes fréquences et perturbe les capteurs acoustiques. Par ailleurs, les musiciens semblaient parfois jouer particulièrement fort, couvrant presque les chanteurs. Ajuster le niveau de l’orchestre par rapport aux voix des chanteurs qui bougent sous la pluie est un exercice de haute voltige.
Malgré la sonorisation et les quelques bémols techniques, la partie musicale et vocale du spectacle a été un bonheur elle aussi. Pour ses débuts à Bregenz, le chef Pietro Rizzo a su maintenir une rigueur rythmique implacable. Et surtout, malgré les défis du plein air et la puissance parfois brute du système de sonorisation immersif, il a réussi à préserver les nuances du chef‑d’œuvre de Verdi. Dans le rôle de Violetta, la soprano australienne Stacey Alleaume a offert une incarnation vibrante. Grâce à son agilité vocale, elle a parfaitement négocié les acrobaties du premier acte tout en apportant une profondeur tragique et désespérée aux actes suivants. Le ténor Long Long a fait forte impression en Alfredo Germont, avec sa voix chaleureuse, lumineuse et pleine d’ardeur juvénile. Dans le rôle de Giorgio Germont, Audun Iversen a incarné un patriarche autoritaire et solennel, avec un beau cantabile. D’ici à la dernière représentation le 23 août, la scène lacustre accueillera près de 200 000 spectateurs. Toutes les représentations de La Traviata sont complètes depuis Pâques, mais le spectacle sera rejoué l’été prochain.
Claudio Poloni
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