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Broucek décroche la lune à Bregenz Bregenz Festspielhaus 07/23/2026 - et 26* juillet, 3 août 2026 Leos Janácek : Les Voyages de M. Broucek Peter Hoare (Matěj Broucek), Mihails Culpajevs (Mazal, Blankytný, Petrík), Károly Szemerédy (Le sacristain, Lunobor, Domsík), Tatev Baroyan (Málinka, Etherea, Kunka), Jan Stava (Würfl, Caroskvoucí, Schöffe), Linard Vrielink (Le compositeur, Harfoboj, Miroslav Zlatník), Paul Curievici (Le peintre, Duhoslav, La Voix du professeur, Vojta od Pávů, II. Táborita), Lukás Barák (Le poète, L’autre poète, Oblacný, Vacek Bradatý), Gaja Napast (Císnícek, L’enfant prodige, L’étudiant), Jana Kurucová (Kedruta), Svatopluk Sem (Svatopluk Cech, I. Táborita)
Prazský filharmonický sbor, Lukás Vasilek (préparation), Wiener Symphoniker, Robert Jindra (direction musicale)
Yuval Sharon (mise en scène), Jon Bausor (décors, costumes), Yi Zhao (lumières), Hannah Wasileski (vidéo), Crispin Lord (mouvements chorégraphiques, collaboration à la mise en scène), Anke Rauthmann (dramaturgie)
 (© Anja Köher/Bregenzer Festspiele)
Connu surtout pour ses productions spectaculaires données sur une scène dressée sur pilotis sur le lac de Constance (cette année La Traviata), le Festival de Bregenz se targue aussi, été après été, de présenter un opéra rare ou méconnu dans le Festspielhaus adjacent. Pour l’édition 2026 de la manifestation, la quatre‑vingtième du nom, le choix s’est porté sur Les Voyages de M. Broucek de Janácek, avec à la clef un spectacle remarquable à tous points de vue, qui fera date.
Leos Janácek commence l’écriture de la première partie des Voyages de M. Broucek (« Le Voyage sur la Lune ») en 1908. Il lui faut près de dix ans, marqués par son rejet de nombreux librettistes successifs, pour achever l’ouvrage. La seconde partie (« Le Voyage au XVe siècle) est ajoutée rapidement entre 1917 et 1918 dans le contexte de l’éveil national tchèque. L’opéra complet est étrenné en 1920 à Prague. C’est le seul ouvrage lyrique de Janácek créé de son vivant qui ne soit pas représenté d’abord à Brno. L’opéra assemble deux romans distincts de l’auteur satirique tchèque Svatopluk Cech. Musicalement aussi, la différence est sensible. Autant la première partie est fragmentée, ironique, souvent grotesque, avec une musique pleine de caricatures, notamment des parodies de valses viennoises, autant la seconde est beaucoup plus continue et dramatique, Janácek y trouvant un ton plus lyrique et plus tendu. Le compositeur a voulu réunir les deux parties sous un même titre, mais leur ton, leur fonction satirique et leur langage musical sont si différents qu’on a l’impression d’assister à deux opéras accolés. Ce caractère hybride pourrait expliquer pourquoi M. Broucek est beaucoup moins joué que les autres opéras de Janácek.
Matěj Broucek est un bourgeois pragmatique de Prague dont les seules ambitions sont de boire sa bière en paix et d’encaisser ses loyers. Après une soirée bien arrosée, il s’endort et vit deux voyages hallucinatoires. Dans le premier, il s’envole vers la Lune, où son matérialisme grossier et son amour de la charcuterie exaspèrent les artistes, qui sont des esthètes précieux se nourrissant de rosée et de poésie. Ici, Janácek ne se prive pas de critiquer les artistes prétentieux et déconnectés du monde réel. Le second voyage catapulte M. Broucek en 1420 à Prague, en pleine révolte des Hussites. Face à des guerriers prêts au sacrifice héroïque pour leur liberté religieuse et nationale, la lâcheté, l’opportunisme et le manque de patriotisme de M. Broucek éclatent au grand jour.
A Bregenz, Yuval Sharon, assisté par Jon Bausor pour les décors et les costumes, transforme M. Broucek en un « M. Tout‑le‑monde » de la classe moyenne moderne. Installé, au lever de rideau, dans son salon au papier peint à carreaux devant la télévision avec une bière à la main, il incarne le repli identitaire et le refus de comprendre l’altérité. L’arrivée sur la Lune est particulièrement spectaculaire : la petite maison de M. Broucek se soulève puis se déplace dans tous les sens et tourne sur elle‑même, avant d’alunir le toit en bas. Les créatures lunaires arborent des costumes géométriques cubiques et colorés extrêmement stylisés, conférant une esthétique légère, poétique et enfantine au spectacle. La rupture est totale dans la seconde partie, Yuval Sharon basculant dans un univers visuel sombre et monumental. Le décor du salon moderne de M. Broucek ne disparaît pas complètement. Il est littéralement fracturé et envahi par les éléments du XVe siècle. Les murs s’effondrent pour laisser place à des structures médiévales imposantes et menaçantes. Les éclairages sont crus, jouant sur des ombres portées immenses qui accentuent le climat de guerre et de fanatisme religieux. Yuval Sharon évite de romantiser les guerriers hussites, les dépeignant plutôt comme des fondamentalistes austères et rigides, vêtus de costumes sombres et intemporels évoquant des guerriers modernes. Ce choix souligne que l’héroïsme peut facilement basculer dans l’extrémisme. Le contraste entre le sérieux pontifiant des Hussites et la mesquinerie de M. Broucek est ainsi exploité au maximum. Seul bémol : en insistant sur la violence idéologique des Hussites, la mise en scène étouffe parfois l’ironie mordante voulue par Janácek, rendant la conclusion de l’opéra plus sinistre que satirique.
La partie musicale et vocale du spectacle n’appelle que des éloges. Le chef tchèque Robert Jindra fait preuve d’une vivacité et d’un doigté remarquables à la tête de l’Orchestre symphonique de Vienne, restituant parfaitement le langage nuancé, les rythmes abrupts et les élans lyriques de Janácek. Le Chœur philharmonique de Prague séduit, quant à lui, par sa puissance et sa cohésion. Dans le rôle‑titre, le Britannique Peter Hoare est phénoménal d’authenticité. Sa voix de ténor de caractère et son jeu scénique incarnent à la perfection ce bourgeois bougon mais étrangement attachant, rendant son personnage de « lâche ordinaire » profondément humain et universel. Mihails Culpajevs fait montre d’un timbre percutant et d’un jeu très convaincant dans le rôle de l’amoureux transi. Dans le personnage de Malinka, Tatev Baroyan fait preuve d’une projection vocale un peu dure dans le registre aigu, alors que sa Kunka est bien plus musicale. Les rôles secondaires sont tous exemplaires. A n’en pas douter, ce spectacle restera dans les annales du Festival de Bregenz.
Le site du Festival de Bregenz
Claudio Poloni
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