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Les paysages les plus sublimes du romantisme La Roque Parc du château de Florans 07/17/2026 - Franz Schubert : Sonate « Fantaisie » en sol majeur, D. 894
Franz Liszt : Années de pèlerinage (Deuxième Année : Suisse) Francesco Piemontesi (piano)
 F. Piemontesi (© Franck Denis)
Ayant bénéficié des conseils d’Alfred Brendel, Murray Perahia ou Cécile Ousset, Francesco Piemontesi s’est spécialisé dans un répertoire classique et romantique assez similaire à celui de ses maîtres, de Bach à Brahms et Liszt, en passant par Mozart, Beethoven et Schubert, mais sans s’interdire quelques échappées vers la modernité. Le programme qu’il propose en cette deuxième soirée du festival a de quoi séduire, tant ce rapprochement de la Sonate en sol de Schubert et de la Première Année de pèlerinage paraît cohérent – sous le signe du Wanderer – et nous promet une déambulation poétique et musicale dans les paysages les plus sublimes du romantisme. Alors qu’un récital lyonnais donné à l’hiver 2025 nous avait cruellement laissé sur notre faim – peut‑être l’artiste n’était‑il pas dans un grand soir, peut‑être y placions-nous des attentes trop élevées –, c’est avec beaucoup d’impatience et en ne demandant qu’à corriger nos impressions précédentes que nous nous apprêtons à entendre le natif du Tessin.
Déjà manifestes lors de notre première rencontre avec lui – et même trop mises en avant, ce qui était une partie du problème –, les qualités pianistiques de Francesco Piemontesi frappent dès les mesures initiales de la sonate de Schubert : toucher fin et lumineux, variété des nuances et des registres, capacité à concilier tenue de la grande ligne et soin des détails, tout nous montre que nous sommes en présence d’un pianiste très sûr, mais aussi, cette fois, d’un musicien sensible et sobre, faisant preuve d’une intelligence évidente du style schubertien. Pour entamer le vaste Molto moderato e cantabile, il adopte un pas très sûr, non pas le pas hésitant et marqué par le poids de l’existence que marquent certains interprètes, mais plutôt celui de l’alerte jeune homme de 29 ans qu’était Schubert au moment de la composition de l’œuvre. Là où un Richter, un Volodos ou un Lupu nous conduisent, au fil de cette « fantaisie », à travers d’angoissantes redites, des images de forêt obscure ou d’eaux dormantes et des cauchemars hypnotiques, Piemontesi mène une déambulation sereine et résolue, comme à travers des alpages ensoleillés où les nuages ne passent que fugitivement dans le ciel. Cette vision de la sonate, qui la rapproche de sa devancière immédiate en ré majeur (D. 850), persiste dans son refus délibéré du tragique au cours de chaque étape : filant droit et sans hésitations, le mouvement initial est parcouru assez vite (Piemontesi ne faisant semble‑t‑il pas la reprise), sans donner d’impression de ressassement, ni suspendre le temps. L’Andante qui suit est paradoxalement pris quasi Largo, dans une sonorité lumineuse et chantante, des volumes bien calibrés, des dynamiques proportionnées ; là aussi, la méditation est paisible plus qu’angoissée, et Piemontesi se montre davantage pèlerin des grands espaces plutôt que poète des profondeurs. Dans le Menuet, l’élément dansé n’est pas qu’un prétexte, mais danse réellement, avec une variété d’accents et de couleurs pittoresque, à la limite du all’ongarese par instants, évoquant la chaleur d’une auberge viennoise ou d’un refuge alpin ; plus retenu, le Trio prend l’allure d’une romance à la mélancolie fugace, avant que la danse ne reprenne. Enfin, l’Allegretto final n’est pas la fin du chemin, mais plutôt un joyeux départ : bien scandée par la main gauche, sa mélodie s’exprime finement à la main droite et conduit dans un monde de beauté sonore et de paix intérieure. Dans les dernières mesures, la vision s’affine encore, et les notes se font évanescentes, semblables à la lumière du soir sur des sommets bleutés et lointains : la route est devant nous, et, on le sait, il n’y a que les routes pour calmer la vie.
Si la vision adoptée par Francesco Piemontesi dans cette sonate frappe par sa cohérence et séduit par sa franchise, il est permis d’en préférer des interprétations plus creusées et plus équivoques, du statisme halluciné d’un Richter au rêve quasi mahlérien de Pollini, en passant par bien d’autres lectures. Sa traduction en deuxième partie de la Première Année de pèlerinage de Liszt est en revanche une réussite sans réserve, tant le pianiste suisse (est‑ce une coïncidence ?) parvient à rendre justice à toutes les beautés de ce cycle. Bien davantage qu’une série de croquis de voyages, c’est une suite de chefs‑d’œuvre qui prend vie sous les doigts d’un artiste capable de répondre à tous les défis physiques et artistiques de la partition. Le portique de « La Chapelle de Guillaume Tell » se déploie dans toute son ampleur et est déjà riche des promesses d’un voyage éblouissant. Piemontesi nous prouve ensuite quel extraordinaire poète de l’élément liquide est Liszt – de même que Schubert – , en animant à merveille les ondulations et les miroitements d’« Au lac de Wallenstadt », puis en faisant oublier les marteaux dans le ruissellement « Au bord d’une source ». Il fait de même la démonstration de sa virtuosité pour électriser les déferlements en octaves d’« Orage » ou du double climax de la « Vallée d’Obermann », dont la sonorité prend des teintes cuivrées et dont le chant se déploie dans un climat d’exaltation enthousiasmant. Les moments où l’on reprend son souffle, tels que « Pastorale » ou « Eglogue » offrent une détente bienvenue, sans pour autant constituer des temps faibles, tant ils sonnent avec simplicité et raffinement. Enfin, ce sont deux pages exceptionnelles qui achèvent le voyage. D’abord « Le Mal du pays », qui anticipe ici de manière saisissante la dernière manière de Liszt, extraordinaire confession psychologique peuplée de mélodies avortées, de teintes blafardes et d’humeurs noires, qui ne se dissipent qu’avec peine dans la grâce de sa chansons finale. « Les Cloches de Genève » enfin, dont les jeux d’écho et de résonance sont aussi d’une modernité stupéfiante, en venant peu à peu saturer l’espace sonore pour achever le pèlerinage entre jubilation et mélancolie. Et devant toutes les beautés et les audaces contenues dans cette Première Année, telles que les dévoile Piemontesi, on songe au mot de Beethoven à propos de la Sonate « Hammerklavier » : « Voilà une œuvre qui donnera de la besogne aux pianistes lorsqu’on la jouera dans (cent) cinquante ans ».
Les bis, pour finir, sont eux aussi des mieux choisis : Piemontesi regarde d’abord en amont de son programme, avec Wachet auf, ruft uns die Stimme de Bach-Busoni, où entre chants et contrechants et ivresse pianistique, se manifeste une spiritualité parente de celle de Schubert et de Liszt ; puis il regarde vers l’avenir, avec un extraordinaire Prélude opus 32 n° 5 de Rachmaninov, dont la grâce amère et l’inspiration sereine en font un supplément idéal à nos magnifiques impressions de voyage.
Le site de Francesco Piemontesi
François Anselmini
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