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Touchée par la grâce La Roque Parc du château de Florans 07/16/2026 - Frédéric Chopin : Valse en la bémol majeur, opus 34 n° 1 – Mazurkas en do mineur, opus 30 n° 1, et en do dièse mineur, opus 30 n° 4 – Ballade n° 1 en sol mineur, opus 23 – Nocturne en si bémol mineur, opus 9 n° 1 – Scherzo n° 2 en si bémol mineur, opus 31 – Andante spianato et Grande Polonaise brillante en mi bémol majeur, opus 22
Franz Liszt : Années de pèlerinage (Deuxième Année : Italie), S. 161 : 5. « Sonetto 104 del Petrarca » & 7. « Après une lecture du Dante. Fantasia quasi Sonata » Martina Meola (piano)

Aussi désagréables qu’ils puissent être pour les organisateurs de concerts, les caprices de star peuvent avoir d’heureux effets. Invitée à ouvrir la quarante‑sixième édition du Festival international de piano de La Roque-d’Anthéron, Khatia Buniatishvili fait défection à la dernière minute, rebutée semble‑t‑il par la chaleur de l’été provençal... Face à cette difficulté, la nouvelle direction artistique du festival, assumée par Nelson Goerner, Claire Désert et Victor Julien‑Laferrière, fait un choix audacieux, celui de remplacer la diva géorgienne par une pianiste tout juste âgée de 13 ans ! Née en novembre 2012, la jeune Italienne est certes déjà lauréate de nombreux concours et protégée par Martha Argerich, mais débuter sur la scène du Parc de Florans, en ouverture d’un festival aussi prestigieux et à la place d’une figure médiatique autant que musicale, pouvait avoir de quoi intimider la plus prodigieuse des enfants prodiges.
Si l’on nourrissait quelques appréhensions à l’idée de voir ainsi exposée une aussi jeune artiste, l’entrée en scène de Martina Meola nous rassure aussitôt. Discrète mais très souriante, d’une sérénité à toute épreuve, elle s’assoit au clavier sans le moindre signe de crispation et installe d’emblée avec le public un rapport de sympathie et de communication chaleureuses. Sa présence scénique est indéniable, sans cabotinage ni volonté exagérée de prouver ou démontrer quoi que ce soit, juste l’envie de servir les œuvres avec amour et humilité. On comprend donc très vite que nous ne sommes pas en présence d’un « petit phénomène », mais déjà, assurément, d’une pianiste de haut vol et d’une remarquable musicienne.
 M. Meola (© Franck Denis)
La pianiste, d’abord, montre des moyens impressionnants, avec une mise en place très assurée et sans le moindre accroc, un sens indéniable des nuances et de l’agogique, un pianisme de caractère et d’une belle définition. Il arrive certes, notamment en début de programme, que le jeu manque parfois de poids et de rebond et que la déclamation soit courte de souffle dans certains traits, mais ce sont là de menus défauts qui seront corrigés sans difficulté avec le temps. Et surtout, on a l’impression, à mesure que la soirée avance, que sa sonorité se pose et s’ouvre pour venir habiter de mieux en mieux l’espace de la célèbre conque, comme si Martina Meola gagnait en confiance et en autorité sous nos yeux et à nos oreilles.
Cette technique déjà très mûrie n’a toutefois rien de mécanique ou d’acrobatique, mais est mise au service d’une sensibilité et d’une musicalité surprenantes. Martina Meola n’est pas là pour épater la galerie ou prouver une valeur qui n’attend pas le nombre des années. Très concentrée, elle s’immerge dans la musique dès qu’elle commence à jouer, et le plaisir qu’elle semble y prendre se communique aisément aux auditeurs. On pourrait certes trouver de quoi chipoter au sein du magnifique ensemble Chopin de la première partie : en ouverture, la sublime Valse en la bémol manque un peu du panache aristocratique qu’elle peut avoir sous des doigts plus expérimentés : Martina Meola la joue avec naturel, certainement comme on doit comprendre et vivre cette musique à son âge, sans vouloir infliger une leçon à ses auditeurs. De même, l’épopée de la Première Ballade pourrait être encore plus habitée, et l’on y note un léger défaut d’éloquence et de tension dramatique. La progression en est cependant construite avec science, sans fioritures ni triturages, preuve d’une affinité déjà réelle avec le discours chopinien. Les deux Mazurkas conviennent encore mieux à la pianiste, qui les traitent comme ce qu’elles sont, des chansons d’une apparente simplicité animée par la suggestion du folklore. Dans ses accents et sa caractérisation des rythmes, elle manifeste sa compréhension d’un idiome pourtant difficile à saisir. Joué au moment même où l’obscurité envahit le Parc de Florans, le Nocturne opus 9 n° 1 est une autre réussite, avec son début joué « Wie aus der Ferne » (« Comme dans le lointain »), après lequel la mélodie s’incarne et se déroule en un moment suspendu. Dans le Deuxième Scherzo, Martina Meola se refuse délibérément à la véhémence et à la saturation émotionnelle, pour rendre justice à la plasticité et à l’éloquence de la pièce, dont elle assure avec discernement la succession des épisodes. Enfin, déclamé sans dureté ni pédanterie, l’Andante spianato prélude avec bonheur à une Grande Polonaise brillante qui permet à la jeune virtuose de faire étinceler sa technique à bon escient, dans un grand style très châtié, auquel s’ajoute une touche de distanciation pleine de chic.
Au terme de cette première partie, on en vient à se dire que Martina Meola n’a peut-être pas encore percé tous les secrets du génie de Chopin (qui pourrait y prétendre ?), mais qu’elle en a déjà une connaissance supérieure à celle du commun des mortels, y compris un certain nombre de ses confrères plus chevronnés ! Les deux pièces de Liszt viennent confirmer ces impressions plus que favorables. Le « Sonnet 104 » est certes un peu survolé et d’une sonorité qui devrait gagner en profondeur. Si la malinconia de Pétrarque et de Liszt est bien présente, il y manque cette décantation qui permet de transcender la virtuosité et d’atteindre à la poésie nocturne et existentielle du « Pace non trovo ». En revanche, on ignore si Martina Meola a déjà lu Dante ou le poème homonyme de Victor Hugo, mais elle manifeste dans son interprétation d’« Après une lecture du Dante » une intelligence instinctive et géniale de cette pièce d’une rare exigence. Faisant gronder les basses avec une autorité nouvelle, dans un son qui paraît soudain amplifié tout en demeurant lisible, elle peint à traits puissants la fresque pianistique et mène de manière haletante le récit dantesque. Dans cette page parfois un peu sulpicienne, voire brouillonne sous les doigts d’interprètes moins inspirés, cette Beatrice nouvelle nous guide avec un panache, un discernement et une générosité qui nous font rendre les armes et véritablement oublier son très jeune âge.
Justement récompensée par une standing ovation qu’elle accueille avec un plaisir visible, la jeune musicienne offre deux bis extraits du Troisième Recueil de Chants de Charles-Valentin Alkan, ce qui témoigne une nouvelle fois d’une culture et d’une sensibilité hors normes. Hommage à une figure du piano romantique longtemps restée dans l’ombre de Chopin et de Liszt, la charmante « Barcarolle », puis les virevoltants « Esprits follets » concluent idéalement cette soirée touchée par la grâce et le talent de Martina Meola.
Le site du Festival international de piano de La Roque-d’Anthéron
François Anselmini
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