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Le fascinant tapis sonore de Morton Feldman

Paris
Maison de la radio et de la musique
06/26/2026 -  
Øyvind Torvund : Two pieces for orchestra and electronics
Stefano Gervasoni : Tacet
Patricia Kopatchinskaja : 3.33 (création)
Morton Feldman : Coptic Light

Patricia Kopatchinskaja (violon)
Philharmonique de Radio France, Pierre Bleuse (direction)
Serge Lemouton, Dionysios Papanikolaou (électronique Ircam) Clément Cerles (diffusion sonore Ircam)


P. Kopatchinskaja (© Marco Borggreve)


Les Deux Pièces pour orchestre et électronique (2026) d’Øyvind Torvund (né en 1976) comptent probablement parmi les déclinaisons les plus kitch du postmodernisme. Si les noms de « Wagner » et de « Bruckner » sont invoqués par le compositeur norvégien, c’est bien l’ombre de Mahler qui plane sur la Première Pièce à travers ces effusions de cuivres, ce goût des apothéoses, ce portamento viennois des cordes, ces mélodies étirées à grands renforts d’unissons, ces doublures en veux‑tu en voilà, ces pastiches d’Adagietto. L’électronique, elle aussi sous le feu croisé de diverses sources, éclate en chants d’oiseau de synthèse (que prolongent un moment les trilles des deux premiers violons), en fusées ascendantes jubilatoires (celles‑là mêmes qui consacraient un bonus dans nos anciens jeux d’arcade) et autres boîtes à rythme. Torvund a beau assumer pleinement le disparate de ces ingrédients et s’affirmer comme un brillant orchestrateur, cela suffit‑il à légitimer sa démarche ? La Seconde Pièce, où se fait jour un discours plus éparpillé, en montre les limites.


Avec Tacet (2024-2025) – mot qui signale, dans une partition, qu’un instrument (ou une voix) doit demeurer silencieux –, Stefano Gervasoni (né en 1962) fait du violon solo le vecteur de l’idée démocratique, et le concert une scène de dialogue civilisé dont l’avènement n’est possible qu’à partir du silence préalable à toute réflexion ; le silence est en outre un ingrédient congénital à toute musique. Au gré d’un mouvement continu d’une trentaine de minutes, le jeu arachnéen de Patricia Kopatchinskaja étale ses atouts : les cordes sont tour à tour tapotées, titillées, filées, écrasées – rarement caressées. Gervasoni lui prodigue un environnement des plus sophistiqués, invitant divers pupitres à entrer en connivence avec la soliste (légèreté et ironie sont de mise), laquelle reste souvent perchée dans les aigus. La cadence valorise les pizzicatos, mais « Pat Kop » ne serait pas Pat Kop si elle ne se ménageait pas un exutoire à son tempérament fantaisiste. Voici 3’33 (2025) « pour interprète et électronique » (joué tous feux éteints), sorte de postlude au concerto de Gervasoni : par‑delà la référence à Cage, les facéties et autres minauderies caractéristiques de l’artiste moldave (captées par les soins de Serge Lemouton) tourbillonnent dans l’espace à la manière du feu d’artifice vocal de Cathy Barberian selon Berio dans Visage (1961) pour bande magnétique.


Bien qu’ayant très peu composé pour électronique, Morton Feldman (1926‑1987), dont on célèbre le centenaire de la naissance, a toujours eu les honneurs du Festival ManiFeste (et de son ancêtre le Festival Agora). Coptic Light (1985) demeure l’une de ses œuvres les plus fascinantes. Inspirée par « les arcanes du tissage du Proche‑Orient », elle déploie un foisonnement polytonal et polyrythmique que l’orchestration particulièrement riche (percussions à clavier, pianos, harpes) nimbe d’une résonance singulière. Son statisme apparent cache une activité en perpétuelle mutation ; jusqu’au halètement final où l’écriture pointée pour les vents rend les contours plus rudes. Pierre Bleuse a bien perçu la palpitation interne de cette ultime partition pour grand orchestre de l’Américain : ni trop métronomique, ni trop lâche, sa direction fait circuler l’air entre les différents pupitres du Philharmonique de Radio France. On eût aimé cependant des cordes plus synchrones et surtout des violoncelles plus disciplinés, lesquels s’autorisent, lors d’une courte séquence ressortant avec d’autant plus de relief, un fâcheux vibrato... qui renvoie davantage à l’expressionnisme de Torvund qu’à la pudeur proverbiale de Feldman.



Jérémie Bigorie

 

 

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