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Rennes, dernière étape du Robinson Crusoé d’Offenbach Rennes Opéra 06/16/2026 - et 10 (Angers), 29, 31 mai, 2, 4 (Nantes), 18, 20, 22*, 24 (Rennes) juin 2026 Jacques Offenbach : Robinson Crusoé Pierre Derhet (Robinson), Catherine Trottmann (Edwige), Mathilde Ortscheidt (Vendredi), Frédéric Caton (Sir William Crusoé), Kaëlig Boché (Toby), Marc Scoffoni (Jim‑Cocks), Apolline Raï‑Westphal (Suzanne), Julie Pasturaud (Deborah), Olivier Naveau (Atkins)
Chœur d’Angers Nantes Opéra, Xavier Ribes (chef de chœur), Orchestre national de Bretagne*/Orchestre national des Pays de la Loire, Guillaume Tourniaire (direction musicale)
Laurent Pelly (mise en scène, costumes), Chantal Thomas (scénographie), Michel Le Borgne (lumières), Agathe Mélinand (dialogues, dramaturgie)
 (© Romain Boulanger)
En 1867, Paris accueille l’Exposition universelle. Année faste pour la musique, avec des créations majeures : Don Carlos de Verdi, Roméo et Juliette de Gounod, La Grande-Duchesse de Gérolstein d’Offenbach, qui ne quitteront plus l’affiche. Robinson Crusoé, du « Mozart des Champs‑Elysées », fera une carrière plus discrète. Ce n’est plus un opéra‑bouffe comme Orphée aux enfers, La Belle Hélène, La Vie parisienne ou La Grande‑Duchesse, mais un opéra‑comique, dont la dimension sentimentale est illustrée par les amours de Robinson et d’Edwige. Offenbach n’y renonce pas pour autant au burlesque : en témoigne la Chanson du pot‑au‑feu où Jim‑Cocks, le cuisinier des cannibales, s’apprête à faire cuire Suzanne et Toby. Ni à la parodie : le sacrifice d’Edwige au dieu Saranha rappelle évidemment Les Pêcheurs de perles de Bizet, mais aussi L’Africaine de Meyerbeer – dont l’ombre traverse « L’avenir se dévoile » à la fin du duo avec Edwige à l’acte I – ou La Perle du Brésil de Félicien David, trois illustrations de cet exotisme qui régalait le public d’alors. Jean‑Claude Yon, éminent spécialiste d’Offenbach, voit également dans Robinson Crusoé un « opéra autobiographique » où le compositeur a mis beaucoup de lui‑même : la lecture de la parabole du fils prodigue, au début, renvoie sans doute à sa relation avec ses parents et le violoncelle, son instrument, accompagne à l’acte III la Berceuse de Vendredi et le duo entre Edwige et Robinson.
Il était donc temps de ressusciter Robinson Crusoé en s’appuyant sur une édition critique, celle de Jean‑Christophe Keck. Les Champs‑Elysées l’ont révélée en début de saison, avant que la production de Laurent Pelly ne fasse escale à Nantes et Angers pour terminer son périple à Rennes, où la canicule a imposé l’ajout d’un entracte... et la suppression du délicieux entracte marin qui inaugure l’acte II, que compense le maintien de celui de l’acte III. Revoir le spectacle procure toujours le même plaisir. Agathe Mélinand, pour une fois, n’a pas trop tripatouillé le texte du livret et le metteur en scène, trente ans après son décoiffant Orphée aux enfers, confirme ici, s’il en était besoin, ses affinités avec Offenbach. Voici donc, de nouveau, Robinson étouffant à Bristol dans le carcan d’une famille middle class et rêvant de grand large, puis SDF aux côtés de Vendredi devant des gratte‑ciel. Les Pieds‑verts cannibales sont ceux de l’entreprise « Eat », clones de Donald Trump, incarnations du capitalisme prédateur qui sacrifie les êtres humains. Ainsi est résolue la question épineuse de la représentation du monde des « sauvages », politiquement incorrecte et moralement douteuse. Laurent Pelly, cependant, évite le grotesque et dose heureusement les ingrédients du comique. Il conserve aussi la poésie rêveuse de l’ouvrage, brossant un Robinson finalement très romantique – qu’on voit, à la fin, seul sous un palmier, comme s’il avait tout rêvé. La direction d’acteur est au cordeau, comme aux Champs‑Elysées, avec ces morceaux chorégraphiés comme des numéros de revue et impeccablement réglés – carte de visite de Laurent Pelly.
Seule la Suzanne de Julie Pasturaud est rescapée de la distribution parisienne, ici mariée à l’excellent Sir William de Frédéric Caton, drôle mais stylé. Le nouveau cast, en réalité, a peur à envier au précédent. Pierre Derhet, incarne un Robinson campé sur une jolie voix homogène, à l’aigu aisé, à l’émission souple, à la ligne élégante, à l’articulation parfaite, pas trop léger surtout pour un rôle créé par le premier ténor de l’Opéra‑Comique – il ne faut pas ici un « ténor d’opérette ». Il en de même d’Edwige, où Catherine Trottmann, qui pourrait avoir davantage de rondeur dans le timbre, atteint sans doute ses limites. Mais elle en assume brillamment la partie, avec un phrasé délicat ou volubile, des aigus filés, une grisante valse chantée au II – où s’entend déjà la poupée des Contes d’Hoffmann. Mathilde Ortscheidt, naguère fringant Mephisto du Petit Faust d’Hervé, ne leur cède en rien en Vendredi, dont elle possède la tessiture un peu hybride, digne héritière de Célestine Galli‑Marié, future première Carmen, qui venait de triompher lors de la création de Mignon, spécialiste des travestis. La chaude opulence du timbre, la profondeur des graves, le galbe dessiné de la ligne, la finesse de la caractérisation séduisent aussitôt. Apolline Raï‑Westphal et Kaëlig Boché forment un couple assorti, la première compensant un timbre ingrat par son abattage. L’impayable Jim‑Cocks de Marc Scoffoni ferait presque oublier qu’on ne devrait pas confier à un baryton un emploi de trial.
Guillaume Tourniaire tire le meilleur de l’Orchestre national de Bretagne. Moins vif‑argent que Marc Minkowski, il a le sens du théâtre, mais ne lâche pas la bride. Et sa direction très claire exhale les saveurs épicées de l’orchestre d’Offenbach, qu’on écoute autant que les chanteurs : si des passages hauts en couleur comme la Marche des sauvages font la part belle aux percussions, il se pare souvent de teintes d’une délicatesse raffinée, dans la Berceuse par exemple.
Didier van Moere
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