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Wagner chez lui, mais pas à Bayreuth Zurich Opernhaus 06/21/2026 - et 24, 27 juin et 2, 5, 8, 11 juillet 2026 Richard Wagner : Tannhäuser, WWV 70 Christof Fischesser (Hermann, Landgraf von Thüringen), Eric Cutler (Tannhäuser), Christina Nilsson (Elisabeth), Rachael Wilson (Venus), Christian Gerhaher (Wolfram von Eschenbach), Andrew Moore (Biterolf), Johan Krogius (Walther von der Vogelweide), Nathan Haller (Heinrich der Schreiber), Brent Michael Smith (Reinmar von Zweter), Yewon Han (Ein junger Hirt)
Chor der Oper Zürich, SoprAlti der Oper Zürich, Klaas‑Jan de Groot (chef de chœur), Orchester der Oper Zürich, Tugan Sokhiev (direction musicale)
Thorleifur Orn Arnarsson (mise en scène), Erna Mist (décors), Teresa Vergho (costumes), Martin Gebhardt (lumières), Sebastian Zuber (chorégraphie), Jana Beckmann, Roman Reeger (dramaturgie)
 E. Cutler, C. Gerhaher (© Herwig Prammer)
La saison wagnérienne de l’été 2026 est officiellement ouverte. Avant l’ouverture du Festival de Bayreuth et avant la nouvelle Walkyrie de l’Opéra de Bavière, c’est Zurich qui tire le coup d’envoi avec ce nouveau Tannhäuser.
A cette occasion, Tugan Sokhiev faisait ses débuts dans la maison pour diriger cette production. Sa réputation s’est construite sur les répertoires russe et français, et sa nomination récente comme chef principal et conseiller artistique de l’Orchestre de la Suisse romande, annoncée quelques jours plus tôt seulement, ne fait que renforcer cette image. Et pourtant : un Wagner d’une autorité idiomatique saisissante – de longues lignes en arc, des tempi qui maintiennent la musique vivante et en mouvement sans jamais précipiter. Voici un Wagner jeune, celui des années 1840, bien avant les mélodies infinies et la métaphysique de Bayreuth. Sokhiev en saisit la fraîcheur avec une urgence presque italianisante.
Zurich possède d’ailleurs sa propre résonance wagnérienne : dans le parc de la villa Wesendonck, une stèle marque l’endroit où Wagner vécut d’avril 1857 à août 1858 et travailla à la fois à Siegfried et à Tristan sous le mécénat des Wesendonck – la maison elle-même, aujourd’hui le musée Rietberg, est à quelques minutes de l’opéra.
Les deux débuts principaux de la soirée sont également remarquables. Eric Cutler, qui paraît pour la première fois dans le rôle et dans cette maison, s’impose comme une véritable révélation. Son récit du troisième acte – le pèlerinage à Rome – est saisissant. Il y a une réelle intensité dramatique, un soin au texte et à la ligne jamais brisée même dans les moments les plus éprouvants. Christina Nilsson, également nouvelle à Zurich, apporte à Elisabeth un timbre clair et lumineux. Voici une voix qui porte librement et sans effort au‑dessus de l’orchestre, notamment au point culminant de l’ensemble du deuxième acte, avec un soin du phrasé qui se fait de plus en plus rare.
La prestation de Christian Gerhaher en Wolfram est plus nuancée. La diction est, comme toujours, impeccable, la projection assurée, l’intelligence musicale sensible dans chaque mesure. Mais un certain degré d’affectation, trop d’intention calculée, nuit à la noblesse naturelle du personnage : là où la poésie de Wolfram devrait couler de source, Gerhaher calcule.
Rachael Wilson offre une Vénus bien focalisée et musicienne, et les petits rôles, au premier rang desquels le Hermann plein d’autorité de Christof Fischesser, sont excellemment distribués. Les chœurs chantent bien aux premier et troisième actes, quoique la ligne se perde parfois dans le tournoi du deuxième acte. On regrettera que les pèlerins de retour n’entrent ni ne sortent de scène visiblement au troisième acte – toujours l’un des moments les plus discrètement dévastateurs de l’opéra.
Thorleifur Orn Arnarsson conçoit l’opéra comme un rêve – ou un cauchemar – se déroulant à l’intérieur de l’esprit de Tannhäuser lui‑même. Cette conception produit quelques images puissantes : l’Ouverture, mise en scène avec une multiplication de doubles de Tannhäuser ; la pétrification progressive d’Elisabeth, coup de théâtre saisissant qui rappelle les célèbres Contes d’Hoffmann salzbourgeois de Ponnelle, où le metteur en scène parvient de même à faire disparaître la soprano sous les yeux du public. Arnarsson s’autorise aussi quelques touches franchement comiques : une entrée en voiture conduite par Wolfram, transportant Hermann, Biterolf et les Minnesinger dans divers états d’ivresse, suscite des sourires complices dans la salle, tout comme la lente procession quasi farcesque des notables de la Wartburg retarde l’allocution d’Hermann au deuxième acte. La qualité de la direction d’acteurs est réelle tout au long de la soirée, rappelant qu’Arnarsson est issu du théâtre parlé.
Zurich est peut-être un espace idéal pour Wagner. La salle est à taille humaine – ni aussi vaste ni aussi acoustiquement singulière que le Festspielhaus –, et cette intimité permet aux couleurs de l’Orchestre de l’Opéra de Zurich de se déployer pleinement, aux mots de projeter avec une clarté peu commune, et, paradoxalement, aux chanteurs de passer au‑dessus de l’orchestre avec une présence parfois plus difficile à obtenir à Bayreuth même. Si ce Tannhäuser est à l’image de ce que peut être un été wagnérien, la saison qui s’ouvre s’annonce sous les meilleurs auspices.
Antoine Lévy-Leboyer
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