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Stefano Gervasoni revisite le fado

Paris
CENTQUATRE-PARIS
06/20/2026 -  
Anne Castex : Vif-creux
Unsuk Chin : Gougalōn. Scènes de théâtre de rue
Stefano Gervasoni : Fado Errático, concert de chansons d’après des fados d’Amália Rodrigues

Cristina Branco (fado), Luis Maria Hölz (guitare portugaise)
Ensemble ULYSSES, Ensemble NEXT du Conservatoire de Paris, Ensemble intercontemporain, Pierre Bleuse (direction)
Matéo Fayet (électronique Ircam), Malena Fouillou, François Longo (électronique NEXT), Sylvain Cadars (diffusion sonore Ircam)


S. Gervasoni (© Olivier Allard)


N’allez pas dire à Unsuk Chin (née en 1961) qu’elle est une « compositrice coréenne » : native de Séoul puis berlinoise d’adoption, cette élève de Győrgy Ligeti à Hambourg s’est toujours considérée « comme une compositrice qui participe d’une culture musicale internationale ». De son maître, elle a hérité la fascination pour les objets mathématiques et pour Lewis Carroll – le sérieux le cède volontiers à la fantaisie. Dans Gougalōn. Scènes de théâtre de rue (2009, 2011), les souvenirs d’enfance affleurent toutefois à travers ces spectacles qu’offraient danseurs et acrobates ambulants, espérant ainsi attirer l’attention du public (et leur vendre au passage des remèdes « faits maison »). Stylisés par les différents alambics de l’écriture (toujours hautement élaborée chez Chin), ils prennent ici la forme d’une suite en six mouvements où les musiciens rivalisent de virtuosité : Pierre Bleuse et les membres de l’Ensemble intercontemporain (EIC) en connaissent toutes les arcanes pour l’avoir enregistrée (Alpha, 2025) ; ils parrainent ici les jeunes pousses des Ensembles ULYSSES et NEXT, et c’est merveille que d’entendre jaillir de partout ces sonorités à résonances urbaines (percussions simulant des boîtes de conserve), ces coups d’archet rageurs aux cordes (solo de contrebasse), ces glissandos de trombone, le tout si parfaitement imbriqués. Si les vents sont davantage en retrait – quand on ne leur demande pas de troquer leurs instruments pour des objets insolites –, les deux pianistes (quatre mains) et les deux percussionnistes écopent de passages virtuoses et survitaminés. Applaudissements nourris pour Aurélien Gignoux, homme-orchestre de l’EIC assumant aussi bien l’ébouriffant solo de xylophone qui ouvre « III. La Diseuse de bonne aventure ricanante aux fausses dents » que la pointilliste partie de cymbalum * de Fado Errático (2007‑2015).


Stefano Gervasoni (né en 1962) a retravaillé en profondeur une œuvre préexistante, Com que voz (2007‑2008) : l’univers tonal du fado s’y voit entrecoupé d’interludes aux sonorités plus âpres et saturées tandis que « l’électronique sert ici à démultiplier les références et allusions ». L’œuvre débute et finit sur un rideau de pluie (que prolongent, à la toute fin, des poussières de sons) – sans doute une allusion à la misère dans laquelle grandit la chanteuse portugaise Amália Rodrigues (1920‑1999) : « S’il pleuvait dans la maison, nous mettions des bassines et des marmites sur le sol pour recueillir la pluie », se souviendra‑t‑elle. Cristina Blanco est chez elle dans cet univers. Micro en main, elle revisite les grands standards du répertoire de la Reine du fado dont l’environnement sonore disruptif (on se refuse à parler d’accompagnement) façonné par Gervasoni estompe le pathos. Rarement sollicité en tutti, le grand effectif semble conçu de manière divisionniste, l’imaginaire instrumental se faisant plus chambriste qu’orchestral, avec un nappage délicat d’électronique et une belle mise en valeur des cordes pincées (harpe, guitare portugaise). Si transite par moments le souvenir de Piazzolla (soufflets de l’accordéon, rythmique déhanchée, raclement des cordes), la démarche ouvertement « éclectique » (« un élément haïssable en art » pestait Vincent d’Indy) et « impure » de l’Italien s’apparente plutôt à celle d’une Olga Neuwirth rendant hommage à Klaus Nomi. Certes, on trouvera quelques longueurs à cette bonne heure de musique, mais l’implication sans faille de tous les artistes sous la direction engageante et inspirée de Pierre Bleuse compense bien quelques soupirs.


On en oublierait presque la courte pièce d’Anne Castex (née en 1993) placée en ouverture – à tort : Vif‑creux (2026), créée quelques jours plus tôt à Milan, se présente telle une séduisante étude pour petit ensemble et électronique d’une parfaite lisibilité formelle (crescendo – climax – désinence), où les interactions entre impulsions, résonances, traces, disparitions, sont réalisées avec un art éprouvé.


* Michel Cerutti parti à la retraite, il a fallu trouver en urgence un percussionniste capable d’assumer la partie de cymbalum de Répons de Boulez. Face à la défection de ses camarades de l’EIC, le jeune prodige Aurélien Gignoux réussit l’exploit d’apprendre cet instrument rare et difficile en un temps record.



Jérémie Bigorie

 

 

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