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Rigoletto à l’heure de #MeToo

Lausanne
Opéra
06/14/2026 -  et 16, 19, 21, 24, 26 juin 2026
Giuseppe Verdi : Rigoletto
Lionel Lhote (Rigoletto), Davide Tuscano (Il Duca di Mantova), Marie Lys (Gilda), Vartan Gabrielian (Sparafucile), Sophie Kidwell (Maddalena), Sulkhan Jaiani (Monterone), Vincent Casagrande (Marullo), Matthieu Justine (Borsa), Kyu Choi (Ceprano), Anouk Molendijk (Giovanna), Solène Nancy (Contessa Ceprano), Léa Sirera (Il paggio)
Chœur de l’Opéra de Lausanne, Anass Ismat (préparation), Orchestre de Chambre de Lausanne, Giulio Cilona (direction musicale)
Richard Brunel (mise en scène), Alex Crestey (collaboration à la mise en scène), Etienne Pluss (décors), Thibault Vancraenenbroeck (costumes), Laurent Castaingt (lumières), Maxime Thomas (chorégraphie), Catherine Ailloud-Nicolas (dramaturgie)


(© Carole Parodi)


Fidèle à son concept (proposer des titres peu connus tout au long de la saison et terminer cette dernière avec un « tube » du répertoire lyrique), le directeur de l’Opéra de Lausanne, Claude Cortese, a choisi de programmer cette année Rigoletto. Il a eu l’excellente idée de faire venir à Lausanne la remarquable production de Richard Brunel, créée en 2021 à Nancy et reprise par la suite plusieurs fois en France et au Luxembourg. Le metteur en scène a transposé l’action dans l’univers impitoyable d’une compagnie de ballet, tirant ainsi des parallèles entre les dynamiques de pouvoir de la cour de Mantoue et les relations de domination au sein d’une troupe de danse moderne. Le duc n’est plus ici un prince de la Renaissance, mais le directeur artistique et le chorégraphe star d’une compagnie. C’est un prédateur sexuel qui use de son pouvoir institutionnel pour harceler les danseuses, et notamment Gilda. Quant à Rigoletto, il n’est pas le bouffon bossu de la cour mais un ancien maître de ballet devenu handicapé à la suite d’un accident. Il est relégué aux basses œuvres pour plaire à son patron. L’autre idée maîtresse du spectacle est l’omniprésence du spectre de la mère de Gilda, lequel devient le cœur névralgique de la production. Les monologues de Rigoletto sont transformés en dialogues visuels avec le fantôme de sa femme, incarné avec grâce et poésie par Agnès Letestu, danseuse étoile de l’Opéra de Paris. Le décor pivotant d’Etienne Pluss permet au public de naviguer entre le studio de répétition, les loges, les couloirs froids et les coulisses encombrées d’un théâtre. Une transposition tout à fait cohérente et intelligente, qui ancre le chef‑d’œuvre de Verdi en plein dans l’actualité.


Dans le rôle-titre, Lionel Lhote a livré une performance théâtrale magistrale, marquant durablement les esprits par son magnétisme scénique. Dès ses premières répliques, le baryton belge a imposé une présence dramatique hors du commun, ne se contentant pas de dérouler la partition, mais sculptant chaque mot, ciselant chaque phrase avec une intelligence du texte qui force le respect. Le chanteur a ainsi privilégié l’impact psychologique et l’incarnation viscérale à la simple démonstration vocale. Ses cris lancinants et déchirants au moment où il prend conscience de l’enlèvement de sa fille ont glacé d’effroi la salle. Ses « Gilda, Gilda! » désespérés résonneront longtemps dans la tête des spectateurs, de même que sa terrible maledizione finale, lancée comme un ultime défi au destin. Le timbre manque peut‑être de cette italianità innée et de ce velouté soyeux si spécifiques aux barytons verdiens, mais qu’importe la couleur quand l’incarnation est totale, avec un Rigoletto de chair et de sang ?


Après avoir régné sur les cimes du belcanto, Marie Lys abordait le rôle de Gilda. La soprano suisse a dessiné le portrait d’une jeune fille d’une timidité touchante, empreinte de naïveté et d’ingénuité. Vocalement, la performance est un festival de haute précision, avec un timbre lumineux qui a immédiatement captivé l’auditoire. Ses notes aiguës, rayonnantes, ont fusé avec une aisance déconcertante et ses vocalises, héritées de son passé belcantiste, ont été exécutées avec une clarté absolue. Le grand moment de la soirée restera sans doute sa performance dans le célèbre air « Caro nome », chanté en faisant des pointes (la chanteuse a pris des cours de danse classique pour l’occasion). Si la technique vocale a frôlé la perfection, la dimension dramatique est restée plus discrète. Cette Gilda semblait parfois sur la réserve, peinant à libérer toute la charge émotionnelle du personnage. Faut‑il y voir les effets d’une légère indisposition ou le trac légitime d’une soirée de première ? Quoi qu’il en soit, le potentiel est immense. Marie Lys a prouvé qu’elle a toutes les armes pour s’imposer durablement dans ce nouveau répertoire.


Davide Tuscano a incarné un Duc de Mantoue passionné et fougueux, au timbre lumineux et aux aigus rayonnants, négociés avec une belle assurance ; la ligne vocale manque cependant quelque peu de contrastes et de nuances, le chanteur abusant du forte et ayant tendance à forcer la voix. Les rôles secondaires ont tous été parfaits, avec notamment Vartan Gabrielian (Sparafucile) et Sulkhan Jaiani (Monterone) qui ont impressionné le public par leur voix puissante et abyssale.


Pour sa première apparition dans la fosse de l’Opéra de Lausanne, le jeune chef Giulio Cilona a imposé une lecture contrastée de Rigoletto, accentuant la violence des éclats orchestraux et l’ironie grinçante des scènes de cour, à la tête de l’Orchestre de Chambre de Lausanne. Dans sa quête d’urgence, le maestro s’est parfois montré un peu trop pressant, certains passages lyriques manquant d’espace pour respirer, privant la partition d’une partie de son soyeux verdien. Malgré ces quelques réserves, la saison 2025‑2026 s’est terminée avec éclat à l’Opéra de Lausanne.



Claudio Poloni

 

 

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