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Magie à vingt doigts Lyon Marcy-L’Etoile (Domaine de Lacroix-Laval) 06/13/2026 - Camille Saint-Saëns : Danse macabre, opus 40
Serge Rachmaninov : Suite pour deux pianos n° 1, opus 5
George Gershwin : The Man I Love – Variations sur « I Got Rhythm »
Alexander Tsfasman : Fantaisie sur « The Man I Love » – Jazz Suite Ludmila Berlinskaïa, Arthur Ancelle (pianos)
 A. Ancelle, L. Berlinskaïa (© Nathanaël Charpentier)
Créé il y a plus de vingt ans en région lyonnaise, le festival Les Pianissimes parvient à se renouveler saison après saison grâce à l’inventivité et à la générosité de ses organisateurs. Politique tarifaire attractive (gratuité pour les moins de 26 ans !), flair pour dénicher les talents (on se souvient avec émotion de la découverte de Nour Ayadi il y a quelques années), mise à l’honneur de répertoires moins fréquentés, comme celui à deux pianos cette année, concerts dans des cadres inspirants (ici, la Grange à Musique du domaine de Lacroix‑Laval dans l’Ouest lyonnais, d’une excellente acoustique), sont autant d’éléments qui expliquent le succès des diverses manifestations et la fidélité du public. Bravo et longue vie aux Pianissimes, donc !
Ayant choisi cette année de promouvoir le répertoire pour deux pianos, les Pianissimes attire judicieusement un duo de stars dans ce domaine. Epoux à la ville, partenaires fusionnels sur scène, titulaires ensemble d’une classe spécialisée à l’École normale de musique, Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle sont depuis une quinzaine d’années d’ardents promoteurs de cette formation trop rarement pratiquée par les grands virtuoses. Difficile d’imaginer deux personnalités artistiques à la fois plus dissemblables et complémentaires. Formée à l’Ecole Gnessine et influencée par Sviatoslav Richter, Ludmila Berlinskaïa possède la présence scénique, l’expressivité communicative et la sonorité dorée des grands pianistes russes ; elle y ajoute une souplesse des phrasés et un engagement sans réserve qui confèrent à son jeu un charisme peu commun. Plus réservé et plus distancié, d’une sonorité plus ronde et moins acérée, mais doté lui aussi de moyens instrumentaux impressionnants, Arthur Ancelle apporte de la stabilité et installe un cadre au sein duquel la fougue de sa partenaire trouve à s’épanouir. La fusion de ces deux tempéraments donne un résultat d’une cohésion et d’une adéquation remarquables. On est impressionné par l’idéale connivence des deux artistes, qui, par‑delà l’étendue des deux Steinway placés face à face, se cherchent et se sollicitent constamment du regard et du geste pour mieux fondre leurs talents dans une même identité sonore.
Cette unité organique et musicale est mise au service d’une lecture jubilatoire de la Danse macabre de Saint‑Saëns, qui trouve un équilibre parfait entre expressionnisme et ironie. Qu’il est habile de débuter de la sorte avec un « tube » du répertoire ! Cela permet d’installer aussitôt un rapport de communication chaleureuse avec le public, qu’Arthur Ancelle s’attache ensuite à cultiver en présentant chaque morceau avec un humour et une érudition sans pédantisme des plus agréables. Pendant ce temps, Ludmila Berlinskaïa se tient en retrait, afin de garder sa concentration et de mieux s’exprimer ensuite avec flamboyance au clavier : là aussi, la complémentarité est admirable.
La science du son et du dialogue des deux interprètes se manifestent également par le fait qu’ils échangent à plusieurs reprises de place, en fonction des exigences de chaque pièce et des ressources de chacun des deux instruments : rien n’est laissé au hasard, et tout est pensé pour donner vie à la musique de la meilleure façon.
Tout aussi attrayant est le programme élaborée par les deux interprètes. Après avoir opportunément débuté par Saint‑Saëns, il enchaîne avec la Première Suite de Rachmaninov, œuvre de jeunesse dédiée à Tchaïkovski, mais dont la « Barcarolle » initiale fait entendre l’influence de Chopin, avant que l’idiosyncrasie du compositeur se manifeste mieux dans les volets suivants, notamment la « Pâques » finale, habitée par ces motifs de cloches tant prisés par Rachmaninov. La virtuosité et l’entente d’Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa leur permettent d’en donner une traduction éblouissante, entre ampleur mélodique, effets d’échanges d’un clavier à l’autre et figurations pianistiques spectaculaires.
La suite du récital est bâtie sur un parallèle entre deux figures de musiciens au carrefour de la musique classique et des influences du jazz, l’Américain Gershwin et le plus méconnu Soviétique Alexander Tsfasman. C’est un double diptyque que nous présentent ainsi Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle. D’abord, deux paraphrases sur la chanson The Man I love, l’une et l’autre électrisantes de swing et de virtuosité, puis deux pages initialement composées pour piano et orchestre, dans lesquelles l’influence du jazz est plus stylisée, les Variations sur « I Got Rhythm » de Gershwin et la Jazz Suite de Tsfasman. Osera‑t‑on écrire que dans un cas comme dans l’autre, on est davantage convaincu par le jazzman de la Volga que par celui de Manhattan ? Les variations de Gershwin semblent en effet quelque peu scolaires dans leur recherche d’une modernité dissonante et leur tentative pour s’apparenter à du grand piano, surtout si on les compare à l’inventivité et à l’agilité d’une Jazz Suite, où se succèdent l’extraordinaire tourbillon des « Flocons de neige », une « Valse » à la fois languide et sarcastique, une « Polka » d’un charme irrésistible et, pour finir, un « Mouvement rapide » qui évoque une folle course-poursuite de cinéma muet, dans laquelle nous entraînent l’expressivité débridée et la maîtrise sans faille des pianistes.
Qu’importe si le bis proposé (une pièce de la compositrice britannique Madeleine Dring) semble un peu superficiel après tous ces sortilèges pianistiques : on ressort de ce concert subjugué par la magie à vingt doigts du Duo Berlinskaïa-Ancelle.
François Anselmini
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