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Chailly embrase son dernier Verdi

Milano
Teatro alla Scala
05/16/2026 -  et 19, 22, 26, 29*, 31 mai, 4, 6, 9 juin 2026
Giuseppe Verdi : Nabucco
Luca Salsi*/Dmitri Platanias (Nabucco), Anna Netrebko*/Marta Torbidoni (Abigaille), Veronica Simeoni (Fenena), Francesco Meli*/Giorgio Berrugi (Ismaele), Michele Pertusi*/Simon Lim (Zaccaria), Laura Lolita Perešivana (Anna), Haiyang Guo (Abdallo), Simon Lim*/Yongheng Dong (Il Gran Sacerdote)
Coro del Teatro alla Scala (Alberto Malazzi), Orchestra del Teatro alla Scala, Riccardo Chailly (direction musicale)
Alessandro Talevi (mise en scène), Gary McCann (décors et costumes), Marco Giusti (lumières et vidéos), Danilo Rubeca (chorégraphie), Ran Arthur Braun (effets spéciaux et acrobaties), Masters of Magic (prestidigitation)


(© Brescia e Amisano / Teatro alla Scala)



Nabucco à la Scala, c’est l’ADN du prestigieux théâtre, puisque c’est dans cette salle qu'a eu lieu la création de l’ouvrage le 9 mars 1842. Après deux échecs cuisants (Oberto et Un giorno di regno), ce coup de maître propulse instantanément le jeune Giuseppe Verdi au rang de dieu vivant de la musique italienne. L'opéra fusionne à jamais l'identité de la Scala avec l'unification italienne grâce au puissant et indétrônable chœur des esclaves, le fameux « Va, pensiero ». Pour cette nouvelle production, la Scala reprend le titre original et complet de l'œuvre (Nabucodonosor), abandonnant la version réduite de 1844 (le titre, jugé trop long et peu italien, avait alors été raccourci en Nabucco). La particularité du spectacle réside dans l'intégration des scènes de ballet (dix bonnes minutes de musique au total), des pages musicales composées par Verdi pour la création de la version française en 1848 au Théâtre de la Monnaie. Jouées ici pour la toute première fois dans une version scénique moderne (elles ont été recréées en concert au Festival Verdi de Parme en 2021), elles narrent en pantomime la légende de Sémiramis.


Ce Nabucco marque aussi les adieux de Riccardo Chailly au poste de directeur musical de la Scala, un poste qu’il aura occupé pendant 10 ans. Le chef continuera de diriger dans le célèbre théâtre – notamment The Rake’s progress la saison prochaine – mais comme artiste invité ; il sera remplacé à partir de décembre par Myung-Whun Chung. Spécialiste du premier Verdi, Riccardo Chailly prouve une nouvelle fois sa compréhension intime des œuvres de jeunesse du compositeur, en proposant une lecture alerte et acérée. Pas de romantisme paresseux ici, le « maestro » impose une direction vive, tendue à l'extrême et d'une précision chirurgicale, insufflant intensité et feu dramatique. L’Orchestre de la Scala, à la forme des grands soirs, brille par sa discipline de fer et ses contrastes violents, tandis que le Chœur, pilier absolu de l'œuvre, livre une prestation bouleversante d'émotion, tout simplement exceptionnelle. Plus de cinq minutes d’applaudissements enthousiastes accueillent le « Va, pensiero », qui est en quelque sorte le second hymne national italien ; le chef fera la sourde oreille aux nombreuses demandes de « bis » qui fusent de toutes parts.


Pour cette nouvelle production, la Scala a réuni une distribution difficilement surpassable aujourd’hui. Dans le rôle de Nabucco, Luca Salsi a offert une prestation remarquable, passant avec brio de l'arrogance du tyran à l'égarement mental pathétique (après s'être proclamé Dieu), jusqu'à sa rédemption finale lors de sa prière de conversion. Sa voix large, charnue et chaleureusement cuivrée convient parfaitement au rôle, quand bien même on aurait pu souhaiter davantage de couleurs dans le timbre. Anna Netrebko a littéralement enflammé le plateau dans le rôle d'Abigaille, imposant une présence scénique électrisante et un abattage vocal spectaculaire. La soprano a affronté la partition meurtrière de Verdi avec des moyens colossaux, projetant des aigus percutants et un grave charnu qui ont dominé sans peine tout l’orchestre. Tout au plus pourrait-on regretter un manque de nuances et de raffinement belcantiste. A noter que la chanteuse a participé activement aux dix minutes de ballet de l’acte III. Enfilant les habits de la légendaire Sémiramis au sein d'une mise en abyme théâtrale, elle a séduit la salle en faisant preuve d'un sens de l’autodérision totalement inattendu. « Legato » exemplaire, phrasé impeccable, chant noble et racé, Michele Pertusi a fait forte impression en Zaccaria, même si le timbre a perdu de sa puissance et de son brillant avec les années. Francesco Meli a incarné un Ismaele au lyrisme ardent et passionné, alors que le mezzo-soprano sombre et chaleureux de Veronica Simeoni a fait de Fenena une femme sévère et habitée, luttant dignement contre son destin tragique.


Pour son début à la Scala, le metteur en scène sud-africain Alessandro Talevi a vu les choses en grand et a plongé l'histoire biblique dans des résonances résolument contemporaines. La production est particulièrement spectaculaire, avec notamment un dôme géant fissuré suspendu, symbole d'un monde prêt à s'effondrer, l'entrée fracassante de Nabucco sur un char tiré par trois chevaux squelettiques, une tour assyrienne qui émerge des entrailles de la scène en spirale et des effets spéciaux vertigineux (acrobaties et pyrotechnie). Malgré une réalisation scénique d'une grande beauté plastique et des images superbes, qui resteront gravées dans les mémoires (comme la folie et la chute de Nabucco représentées par un figurant qui marche sur une corde raide suspendue au-dessus de la scène puis trébuche), le spectacle a manqué de cohérence, un peu comme si le metteur en scène avait cherché à faire feu de tout bois, livrant un mélange des genres oscillant entre le grand spectacle hollywoodien, les tours de magie en direct et l'austérité politique contemporaine, ce qui a eu pour effet de casser quelque peu la fluidité du drame. De plus, l'intégration du ballet sous forme de théâtre dans le théâtre a déconnecté le public de la tension de l’intrigue principale. Malgré ces quelques réserves sur la mise en scène, un magnifique spectacle.



Claudio Poloni

 

 

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