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Ames russes Lyon Auditorium Maurice-Ravel 05/21/2026 - et 23 mai 2026 Serge Rachmaninov : Vocalise, opus 34 n° 14 – Danses symphoniques, opus 45
Serge Prokofiev : Concerto pour piano n° 3 en ut majeur, opus 26 Bruce Liu (piano)
Orchestre national de Lyon, Anna Rakitina (direction)
 B. Liu (© Christopher Koestlin)
Musique russe, musique soviétique, musique ukrainienne, c’est un peu tout cela à la fois, pour dénoncer l’horreur et l’absurdité du conflit actuel et peut‑être remettre en question ces catégories identitaires que l’Auditorium Maurice‑Ravel semble proposer ce beau programme. Musique russe d’abord bien sûr, avec deux de ses trois représentants majeurs du XXe siècle (Chostakovitch manque à l’appel), et notamment Rachmaninov, porteur en son exil de la tradition romantique nationale et de la nostalgie de la mère patrie. Musique soviétique ensuite, incarnée par Prokofiev, à la fois héros et martyr du stalinisme, champion de la modernité et du primitivisme. Musique ukrainienne enfin, d’abord parce que Prokofiev, comme il est rarement dit, est né aux environs de Kourakhove, théâtre d’une bataille sanglante fin 2024 et depuis occupée par les force d’invasion, ensuite parce que la cheffe invitée, Anna Rakitina, née d’un père ukrainien et d’une mère russe, formée au Conservatoire de Moscou, a dénoncé avec vigueur l’assaut mené depuis 2022 et fait désormais carrière loin de la Russie, comme Rachmaninov et Prokofiev il y a cent ans.
La pièce qui ouvre le concert nous emmène, fort heureusement, bien loin de cette tragique actualité. Donnée dans sa version orchestrale de 1915, la célèbre Vocalise permet à la juvénile Anna Rakitina de faire sonner avec chaleur les cordes et de mettre en valeur une première fois les solistes de la petite harmonie, ainsi que le cor grave vibrant de Manon Souchard. La direction, efficace, ne s’alanguit pas plus que nécessaire dans cette page d’un sentimentalisme assumé.
Bien que cette mise en bouche ne soit pas désagréable, il faut bien avouer qu’on est d’abord venu pour entendre Bruce Liu, rendu célèbre par sa victoire au Concours Chopin de Varsovie en 2021. A son arrivée sur scène, puis pendant l’introduction impeccablement tracée par la clarinette de Kévin Galy, le virtuose canadien d’origine chinoise frappe par sa prestance et sa concentration, mais l’entrée du piano surprend : jouant à fleur de clavier, les doigts très articulés, Liu brode une dentelle sonore d’une grande finesse, qui fait ressortir l’élément lyrique de la partie soliste et sa douce lumière d’ut majeur, au détriment de la percussion et de la puissance. Si le jeu est celui d’un artiste de grande classe et d’un goût sûr, et si l’on goûte une approche qui tranche avec le brutalisme univoque de nombreuses lectures de ce concerto, la cheffe ne semble pas tout à fait sur la même longueur d’ondes : le pianiste peine parfois à s’affirmer face à un orchestre qui joue trop fort. C’est particulièrement le cas dans le premier mouvement, tandis que seules les variations les plus retenues de l’Andantino permettent de profiter pleinement des qualités de toucher de Liu, encore trop souvent couvert par les cordes. Ces difficultés d’équilibre se retrouvent sur le plan rythmique : après une introduction orchestrale trop rapide et d’un sarcasme appuyé, Liu cherche à retenir le tempo pour pouvoir chanter et sculpter ses phrases, mais on ne lui en laisse pas toujours le temps. Orchestre et pianiste semblent ainsi parfois jouer chacun de leur côté, et l’on choisit son camp en se concentrant sur la parfaite égalité et la précision du jeu pianistique. Les choses s’améliorent légèrement dans le final, quoique la sonorité de Liu demeure toujours aussi transparente. Faudrait‑il un soliste plus « diva », comme Samson François ou Martha Argerich, tous deux interprètes inoubliables de ce concerto ? On penserait plutôt que la subtilité de Bruce Liu, qui joue Prokofiev comme il jouerait Mozart ou Chopin, demanderait un accompagnement plus attentif.
Les deux bis viennent confirmer cette impression, car l’art pianistique de Liu peut enfin y donner sa pleine mesure. L’Etude opus 25 n° 1 de Chopin, frémissante et faisant oublier les marteaux, est presque jouée alla Cortot, rubatos éloquents et (menues) fausses notes inclus ! Le Moment musical n° 3 de Schubert ensuite, est pris avec une vivacité et une délicatesse de claveciniste qui font oublier sa présumée inspiration d’« air russe ».
Après l’entracte, retour à Rachmaninov avec les Danses symphoniques, dernière œuvre écrite par le compositeur, à l’intention des amis très chers qu’étaient Eugene Ormandy et son Orchestre de Philadelphie. Osera‑t‑on écrire que c’est là une musique probablement plus gratifiante pour un chef et ses musiciens que pour le public ? S’il illustre bien la dernière manière de Rachmaninov, moins sentimentale, le triptyque permet surtout, à travers chacun de ses volets, de mettre en valeur tous les pupitres. D’abord principalement les vents dans le Non Allegro inaugural, où l’on remarque l’emploi original du saxophone alto, bien soutenu par hautbois, hautbois d’amour, clarinettes et flûtes, en une jolie combinaison de timbres, puis le violon du konzertmeister (tenu ce soir par Giovanni Radivo) et de nouveau les bois (surtout le cor anglais) dans l’élégiaque Tempo di Valse, et enfin les percussions les plus diverses (glockenspiel, xylophone, tam‑tam, tambour de basque, caisse claire, triangle, etc.) dans un final démonstratif, mais passablement bruyant. Malgré ses efforts, Anna Rakitina peine à y conserver la tension, de sorte que l’on finit par s’y ennuyer un peu.
François Anselmini
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