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Entre deux eaux Baden-Baden Festspielhaus 05/17/2026 - et 24 mai 2026 Richard Strauss : Der Rosenkavalier, opus 59 Julia Kleiter (La Maréchale), Emily D’Angelo (Octavian), Katharina Konradi (Sophie), Wilhelm Schwinghammer (Le baron Ochs auf Lerchenau), Jonathan Tetelman (Un chanteur), Roman Trekel (Herr von Faninal), Daniela Köhler (Marianne), Norbert Ernst (Valzacchi), Monika Bohinec (Annina), Jae‑Hyong Kim (Un commissaire de police), Falk Hoffmann (Le majordome de la Maréchale), Florian Neubauer (Le majordome de Faninal), Johannes Weinhuber (Un notaire), Anna Rad‑Markowska (Une modiste), Thembinkosi Mgetyengana (Un dresseur d’animaux), Leevke Hambach, Alexandra Schmid, Nadya Zelyankova (Trois orphelines)
MDR-Rundfunkchor, Thomas Eitler‑de Lint (chef de chœur), Cantus Juvenum Karlsruhe, Lorenzo De Cunzo (chef de chœur), SWR Symphonieorchester, François‑Xavier Roth (direction)
Benjamin Lazar (mise en espace), Christophe Naillet (scénographie, lumières)
 (© Michael Bode)
L’un des vrais handicaps du Festspielhaus de Baden‑Baden est de n’avoir aucun orchestre à demeure. Eventuellement un atout – pour chaque événement la liberté de choisir la phalange présumée idéale –, mais quand même un manque, en particulier quand il s’agit de devoir miser sur une bonne « phalange B », moins coûteuse que Berlin, Munich, Dresde, Amsterdam..., mais qui reste d’un niveau compatible avec les ambitions musicales de la maison.
Une occasion inespérée s’était pourtant présentée en 2016, au moment de la malheureuse fusion de l’Orchestre du SWR de Baden‑Baden et Fribourg et de l’Orchestre du SWR de Stuttgart, décidée par la direction de la radio publique Südwestrundfunk au nom de modestes économies budgétaires. Pour échapper à cette mesure arbitraire, la phalange badoise, formation d’une personnalité tout à fait singulière et brillante, avait alors envisagé de se constituer en un orchestre indépendant et privé, émancipé de ses fonctions radiophoniques, et auquel le Festspielhaus aurait pu fournir un véritable port d’attache. Budgétairement, l’idée paraissait recevable, mais malheureusement, à l’époque, la direction artistique de Baden‑Baden avait fait la fine bouche, en préférant miser sur des invitations jugées plus prestigieuses. Or force est de constater que dix ans après, en période de moindre aisance financière pour l’institution, ces musiciens paraissent redevenir plus intéressants stratégiquement, encore que désormais disséminés au sein d’un SWR Symphonieorchester d’une bien moindre qualité que les deux formations d’origine qui lui ont donné naissance.
Même dix ans plus tard, à l’écoute de cet orchestre, subsiste toujours l’impression d’instrumentistes qui ont trop longtemps dilapidé leur énergie et leur cohésion au sein d’une formation fonctionnarisée dépourvue de ligne artistique claire : d’abord sans directeur musical, puis sous l’impulsion trop épisodique d’un Teodor Currentzis peu fédérateur, et désormais sous la direction de François‑Xavier Roth, qui tente depuis peu de temps de recoller les morceaux. Les années passent, certains titulaires ont été remplacés par de jeunes entrants, mais le malaise persiste et on le perçoit encore très bien ce soir, lors de cette version semi‑scénique du Chevalier à la rose de Richard Strauss, qui nous présente une formation en effectif large, très avancée par rapport à la scène du Festspielhaus. Un orchestre placé en quelque sorte en fosse, mais sur un plancher abaissé à peine d’une vingtaine de centimètres par rapport à la salle, surface dès lors trop petite pour installer tout le monde, ce qui refoule les contrebasses en hauteur sur le côté gauche de la scène, les percussions en vis‑à‑vis à droite, tous les vents regroupés sous les contrebasses, tous les cuivres sous les percussions... Une polarisation sonore qui, dans une vraie fosse, pourrait passer inaperçue, mais qui dans ce dispositif plus ouvert trie les timbres de façon trop radicale, en empêchant les textures de fusionner. L’« orchestre-cocktail » de Strauss y perd beaucoup, et les cordes, point faible persistant de cette formation depuis la fusion, étalent au centre du spectre une sorte d’indescriptible marécage, qui manque trop souvent de transparence et d’élan.
Quant à la direction de François-Xavier Roth, en apparence très schématique, elle paraît surtout soucieuse de maintenir en permanence le cap afin d’éviter trop d’égarements en route. Avec pour résultat un Chevalier précautionneux, qui manque de jubilation, d’élan, d’humour, de légèreté viennoise, voire au cours duquel on peut copieusement s’ennuyer (le très long épisode de conversation musicale du troisième acte, où l’orchestre ne paraît jamais s’amuser). Seul moment de grâce, le long passage intime du premier acte, après le départ du trublion Ochs, monologue de la Maréchale puis rupture avec le trop fougueux Octavian, où le chef obtient des allégements et un sens de l’écoute très justes, avec en apothéose mélancolique l’adéquat solo de violon de Christian Ostertag. Là, enfin, on a l’impression d’une véritable interprétation du Chevalier, et non pas d’une mise en place trop hâtive et encore laborieuse.
La distribution, heureusement, relève beaucoup le niveau, avec en première ligne Julia Kleiter, soprano lyrique plutôt que dramatique – une ancienne Sophie, d’ailleurs –, qui s’approprie depuis 2022 le rôle de la Maréchale avec un succès croissant, de Bruxelles à Vienne et Berlin. Une véritable incarnation désormais, servie par une voix qui reste élancée, avec de belles réserves de couleur, et une diction parfaite aux multiples inflexions, tantôt légères, tantôt bouleversantes, sans jamais paraître insister. Toute la classe aristocratique du personnage est là, avec ses multiples ambiguïtés voire ses contradictions, et quand la voix s’envole vers les cimes du trio, une envoûtante magie parachève l’aboutissement de la composition.
Même adéquation au rôle pour l’Octavian tout à la fois juvénile et très masculin d’Emily D’Angelo, sans doute l’adolescent viennois le plus crédible qu’on ait pu voir sur scène depuis Brigitte Fassbaender : impulsif, boudeur, sensible, mélange subtil de morgue et de manque d’assurance dans un monde d’adultes dont il ne discerne pas encore bien tous les codes. Et avec en prime un beau rayonnement, voix pleine, substantielle, diction sans faille : certainement l’Octavian du moment. Trio complété par l’impeccable Sophie de Katharina Konradi, rôle bien rodé dans l’actuelle production munichoise, et qui s’intègre parfaitement ici, même si l’on pourrait rêver d’une voix plus cristalline pour le personnage (dans le trio les lignes ne se différencient plus assez, avec un effet de plénitude un peu trop schématique). Très intéressant Baron Ochs de Wilhelm Schwinghammer, encore peu connu dans ce rôle et plus familier des seconds plans en général : une belle voix claire, qui descend à la cave sans problème (un substantiel mi grave longuement tenu à la fin du deuxième acte), mais qui peine à dessiner un personnage vraiment typé, parce que presque trop élégant, et maniant l’idiome viennois avec insuffisamment de truculence. Seconds plans impeccables, à l’exception du Faninal de Roman Trekel, dont la voix grisonne vraiment trop maintenant, même pour ce rôle de vieillard. Et puis le luxe considérable de Jonathan Tetelman en Chanteur italien bellâtre et autocaricaturé à souhait, dont la glorieuse projection dans l’aigu fait ronronner d’aise un public manifestement séduit par ce caméo de haut vol.
Mise en espace relativement travaillée et non simple version de concert : là encore un essai de concilier pragmatisme économique et optimisation d’attractivité. Benjamin Lazar paraît avoir surtout travaillé sur les rapports entre les protagonistes, pas toujours confrontés directement, voire chantant à des hauteurs différentes sur un dispositif rudimentaire, praticable surélevé assez peu esthétique. Refus strict du moindre accessoire ou figurant muet : ni petit déjeuner servi au saut du lit, ni épée, ni rose d’argent, ni perruque amovible pour Ochs, ni verres d’alcool au troisième acte, ni marchandises à vendre ni coiffeur au lever de la Maréchale, ce qui fait quand même un peu vide. Quant aux costumes, comme empruntés aux penderies personnelles de chacun, ils vont de la non‑proposition anonyme (le frac du Baron Ochs) au tailleur-pantalon plutôt bien coupé de la Maréchale, jusqu’au décrochez‑moi‑ça très peu seyant de l’improbable déguisement d’Octavian en soubrette. Dans un environnement esthétique un peu plus soigné, les caractérisations psychologiques parfois insolites, souvent intéressantes, proposées par Benjamin Lazar fonctionneraient sans doute mieux, mais ici, l’absence de finition de l’ensemble laisse quand même relativement sur sa faim.
Laurent Barthel
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