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Cruauté en miroir Lausanne Opéra 04/26/2026 - et 28*, 30 avril, 3 mai 2026 Alexander von Zemlinsky : Der Zwerg, opus 17 (arrangement Jan‑Benjamin Homolka) Adrian Dwyer*/Mathias Vidal (Le Nain), Tamara Bounazou (Donna Clara), Linsey Coppens (Ghita), Christian Immler (Don Estoban), Andrea Cueva Molnar, Céline Soudain, Anouk Molendijk (Caméristes), Naïma Wanshe, Solène Nancy (Jeunes filles)
Chœur de l’Opéra de Lausanne, Pascal Mayer (préparation), Orchestre de Chambre de Lausanne, Sora Elisabeth Lee (direction musicale)
Jean Liermier (mise en scène), Jean-Philippe Guilois (assistant à la mise en scène), Rudy Sabounghi (décors, costumes), Julien Soulier (assistant aux décors), Jean‑Philippe Roy (lumières), Emmanuelle Olivet Pellegrin (maquillages)
 T. Bounazou, A. Dwyer (© Carole Parodi)
L’Opéra de Lausanne a eu l’excellente idée de programmer Le Nain (1922) d’Alexander von Zemlinsky, un ouvrage très rarement à l’affiche des théâtres lyriques. Le compositeur autrichien (1871‑1942) y a canalisé sa propre histoire d’amour tragique avec Alma Schindler. En effet, Zemlinsky, qui fut le professeur de composition de la future Alma Mahler, est tombé follement amoureux de son élève. Leur relation passionnée mais brève s’est terminée par le rejet de Zemlinsky par Alma, qui le qualifiait cruellement de « petit gnome monstrueux » dans ses mémoires. Ce chagrin dévastateur est devenu le moteur de son art. Considéré comme l’un des chefs‑d’œuvre du musicien, Le Nain marque l’apogée de sa période viennoise.
L’intrigue du Nain est librement adaptée de The Birthday of the Infanta (L’Anniversaire de l’Infante, 1891) d’Oscar Wilde A la cour d’Espagne, l’Infante fête ses 18 ans. Parmi ses nombreux cadeaux, elle reçoit un Nain, qui est d’une laideur extrême, mais qui a été élevé dans l’ignorance totale de son apparence physique, car on a toujours caché ou voilé les miroirs devant lui. Le Nain est un être sensible et cultivé. Persuadé d’être un chevalier noble et beau, il tombe instantanément amoureux de l’Infante. Cette dernière, par ennui et par cruauté inconsciente, joue le jeu de la séduction. Elle le flatte et le traite comme son jouet favori, tout en se moquant de sa laideur avec ses caméristes. Seule une de ses suivantes éprouve de la pitié pour le Nain. Elle tente de l’avertir du danger, mais il refuse de l’écouter. Le drame bascule lorsque le Nain voit son reflet dans un miroir. Il refuse d’abord de croire que ce « monstre » est lui‑même, pensant qu’il s’agit d’une vision ou d’un intrus. La réalité finit par s’imposer brutalement. Le cœur brisé, le Nain s’effondre et meurt de douleur. L’Infante, à peine troublée, demande que l’on emporte ce « jouet cassé » pour pouvoir retourner à sa fête.
Le metteur en scène Jean Liermier s’est emparé de ce conte cruel en jouant habilement sur le contraste entre, d’une part, la futilité et la cruauté de la cour et, d’autre part, la naïveté et l’innocence du Nain. L’action se déroule dans une serre luxuriante, aux couleurs vives, avec de très nombreuses plantes et fleurs, évoquant tout à la fois l’insouciance et la splendeur de la cour d’Espagne. Les costumes bariolés soulignent à merveille, eux aussi, la dualité entre la frivolité des caméristes et la tragédie poignante du protagoniste. Faisant penser aux années 1960, ils permettent en outre de transformer ce conte féroce en une réflexion universelle sur l’exclusion. Au début du spectacle apparaît un comédien qui, grâce à sa perruque et son faux nez, ressemble comme deux gouttes d’eau aux portraits qui nous ont été conservés de Zemlinsky. Tout au long de la soirée, une partition à la main, il sera le témoin de l’intrigue, comme un rappel constant de la part d’autobiographie contenue dans le spectacle. Alors que dans le texte de Wilde, le Nain découvre son reflet par hasard, parce qu’un miroir a été négligemment laissé sur son chemin, dans l’opéra c’est l’Infante elle‑même qui décide de placer volontairement un miroir devant lui, renforçant ainsi la violence et la cruauté de l’histoire.
Dans la fosse, c’est une orchestration réduite qui a été choisie, compte tenu des dimensions de l’Opéra de Lausanne. L’Orchestre de Chambre de Lausanne a ainsi exécuté l’adaptation pour orchestre de chambre (une vingtaine de musiciens) de Jan‑Benjamin Homolka (2014), une version qui, si elle peut manquer de la puissance sonore nécessaire pour traduire certains paroxysmes émotionnels, conserve néanmoins la richesse harmonique du Zemlinsky et gagne peut‑être en clarté. Quoi qu’il en soit, la chef Sora Elisabeth Lee a réussi avec brio à maintenir la tension dramatique de bout en bout, rendant pleinement justice à la complexité de l’écriture et offrant une lecture précise et puissante de la partition de Zemlinsky. Annoncé souffrant (il n’a pas été en mesure de chanter son rôle lors de la première), Adrian Dwyer, se déplaçant à genoux, semble parfaitement rétabli et livre un portrait touchant du protagoniste, passant avec brio de l’émerveillement initial au désarroi final. Tamara Bounazou incarne une Infante espiègle, vive et terriblement insouciante, mais cruelle aussi, avec une voix d’une impressionnante insolence juvénile. Linsey Coppens offre un portrait particulièrement émouvant de la servante Ghita, déchirée entre loyauté et humanité. Christian Immler est un chambellan digne et autoritaire. Les rôles secondaires et le Chœur de l’Opéra de Lausanne complètent idéalement cette distribution de haut vol. Encore jamais vu à Lausanne, Le Nain y a fait une apparition dont on se souviendra longtemps !
Claudio Poloni
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