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Castellucci, l’alchimiste du mystère Milano Teatro alla Scala 04/22/2026 - et 26*, 30 avril, 3, 6, 9 mai 2026 Claude Debussy : Pelléas et Mélisande
John Relyea (Arkel), Marie-Nicole Lemieux (Geneviève), Bernard Richter (Pelléas), Simon Keenlyside (Golaud), Sara Blanch (Mélisande), Allegra Maifredi*/Alessandro De Gaspari/Alberto Tibaldi (Yniold), Zhibin Zhang (Un médecin), Geunhwa Lee (Le Berger)
Coro del Teatro alla Scala, Giorgio Martano (préparation), Orchestra del Teatro alla Scala, Maxime Pascal (direction musicale)
Romeo Castellucci (mise en scène, décors, costumes, lumières), Giulia Giammona (collaboration artistique), Christian Longchamp (dramaturgie)
 (© Monika Rittershaus)
Sur l’immense plateau nu de la Scala, un homme et une femme, vêtus de blanc, en Pierrot et Colombine, avec un croissant de lune suspendu au‑dessus de leur tête, jouent de la musique, s’embrassent et expriment une joie mêlée de douleur, évoquant tout à la fois l’enfance et la fragilité des marionnettes, insouciants du danger qui les guette. Car une ombre apparaît en arrière‑plan, derrière un rideau, d’abord minuscule mais qui va se rapprocher et se faire de plus en plus grande, jusqu’à tout recouvrir de noir. Cette scène saisissante, d’une immense force poétique, fait partie de la nouvelle production milanaise de Pelléas et Mélisande, mise en scène par Romeo Castellucci. Un spectacle qui était attendu avec d’autant plus d’impatience qu’il s’agit du premier du célèbre artiste dans le vénérable théâtre. Les attentes n’ont pas été déçues : le résultat est un enchantement de tous les instants. Comme si Romeo Castellucci était prédestiné pour Pelléas et Mélisande.
Des scènes comme celle décrite plus haut, les unes plus belles que les autres, le spectacle en regorge. Qu’il s’agisse de Golaud emprisonné dans une armure, d’Arkel et de Geneviève enfermés dans un château où la lumière peine à entrer, d’une forêt d’un vert intense ou des ondoiements d’un lac, du plateau enveloppé d’un rouge écarlate lorsque Golaud soumet son fils à un interrogatoire terrible ou encore du noir absolu pour évoquer la scène de la grotte, sans parler des cheveux de Mélisande, qui sont ici symbolisés par un liquide qui vient mouiller Pelléas.
On l’aura compris, Romeo Castellucci ne cherche pas à raconter Pelléas et Mélisande. Signant à la fois les décors, les costumes et les lumières du spectacle, il crée une unité visuelle totale et propose une vision de l’ouvrage où le silence et l’image prévalent sur le récit linéaire. Fidèle à l’esprit de Maeterlinck, le concept évacue la rhétorique pour se concentrer sur le non‑dit et l’allusif, laissant le mystère entier. Le royaume d’Allemonde devient un lieu suspendu, hors du temps. Romeo Castellucci crée un monde mental, abstrait et onirique, avec force couleurs et symboles. On oscille du vert au bleu en passant par le rouge, le noir et le blanc. Parmi les symboles récurrents, il faut citer le cercle et le fil/fuseau. La lumière et l’obscurité, de même que l’eau, sont des éléments dramatiques centraux, avec le plus souvent le plateau plongé dans une brume épaisse, de laquelle les personnages n’émergent réellement que sur le devant de la scène. Un spectacle très visuel, presque pictural, d’une beauté à couper le souffle.
Dans la fosse de la Scala, Maxime Pascal livre une lecture particulièrement fine de la partition de Debussy, très attentive aux nuances et à l’intimité et privilégiant les contrastes à l’immobilité contemplative. La distribution vocale est emmenée par le superbe Pelléas de Bernard Richter, ténor léger idéal pour le rôle, avec de surcroît une diction française impeccable. Son personnage bouleverse par sa fragilité touchante. En Golaud à l’élocution limpide lui aussi, Simon Keenlyside séduit par son jeu d’acteur puissant et sa voix sombre, malgré des sonorités nasales et un vibrato marqué. Si la clarté de son français n’égale pas celle de ses deux collègues, Sara Blanch n’en incarne pas moins une Mélisande éthérée et mystérieuse. La voix grave et corsée ainsi que la prestance scénique de Marie‑Nicole Lemieux dans le rôle de Geneviève apportent une stabilité bienvenue, presque maternelle, au milieu du chaos émotionnel des autres personnages. Dans le rôle d’Arkel, la basse profonde et monumentale de John Relyea incarne à merveille la sagesse, mais aussi l’impuissance du vieillard. Il convient de mentionner aussi l’Yniold bouleversant d’Allegra Maifredi. Un spectacle qui fera date, à n’en pas douter.
Claudio Poloni
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