|
Back
La vérité du chant Baden-Baden Festspielhaus 04/04/2026 - Mélodies et romances de Piotr Ilitch Tchaïkovski et Serge Rachmaninov Asmik Grigorian (soprano), Lukas Geniusas (piano)  L. Geniusas , A. Grigorian (© Michael Gregonowits)
Les convenances du récital de chant certes évoluent et se simplifient, mais il n’est pas encore si courant d’y voir entrer un pianiste dans le sillage de l’une des plus grandes divas du moment sans qu’il ait le regard rivé au sol, de peur de marcher sur le bas de sa robe. Aucun risque ici, tant la tenue choisie par Asmik Grigorian prend le contrepied des codes attendus. Pas d’éclat calculé ni de féminité mise en scène : la soprano lituanienne opte pour une curieuse robe‑manteau ceinturée, à la coupe ample et sobre, dans un gris‑bleu ardoise d’une sévère discrétion. Ni décolleté ni strass : presque une tenue de ville un peu surannée, voire une blouse d’atelier transposée dans l’univers du concert. Le signal est immédiat : rien ici ne cherche à détourner l’attention de l’essentiel, et ce choix s’accorde bien avec l’image que Grigorian donne d’elle‑même depuis plusieurs années, celle d’une artiste pour qui l’incarnation ne passe pas par le glamour, mais par une forme très singulière d’engagement intérieur, voire de mise en danger. La présence d’un pupitre va dans le même sens : pour ce programme entièrement consacré à Tchaïkovski et Rachmaninov, Asmik Grigorian ne cherche manifestement ni à jouer la spécialiste souveraine ni à donner l’illusion d’une familiarité installée de longue date. Elle se présente plutôt comme une interprète encore en plein travail, une exploratrice, avec une appréciable forme de modestie, mais aussi de franchise.
Ce récital donne effectivement l’impression d’un long et beau voyage dans des contrées qui ne nous sont pas si familières et dont l’expressivité peut parfois, vue de loin, paraître un peu uniforme, même quand c’est une Netrebko qui nous y emmène. Or ici, justement, l’engagement de l’interprète est tel que tout paraît se renouveler en permanence, chaque changement de couleur épousant un texte poétique dont nous ne saisissons pas les mots, mais dont la substance nous parvient pourtant avec une véritable intensité. Admirable parcours, servi par l’une des plus belles voix du moment : timbre opulent mais jamais gras, souffle inépuisable, aigu aérien, à peine tendu parfois. On reste sous le charme, mais sans hédonisme superficiel, tant tout ici paraît se jouer à un niveau infiniment supérieur.
Même impression avec Lukas Geniusas. Un prodigieux pianiste, cela, on le savait déjà, mais non moins remarquable accompagnateur, qui sait amenuiser ses moyens au juste format quand il le faut, tout en demeurant d’une densité de son et d’une précision d’articulation parfaitement dosées. La complicité avec la soprano, bien rodée, s’épanouit tout particulièrement dans la partie Rachmaninov du programme, largement empruntée à l’excellent disque « Dissonance » paru chez Alpha en 2022. C’est là, après des Tchaïkovski sensibles mais plus convenus, que l’on trouve les plus beaux joyaux de la soirée, à commencer par le sublime et inusable « Beauté, ne chante pas devant moi » (opus 4 n° 4), qui semble à lui seul contenir toute la matière mélodique d’un mouvement lent de concerto pour piano. Mais la sensibilité toute simple d’« Enfant ! tu es belle comme une fleur » (opus 8 n° 2), qui suit, n’impressionne pas moins. Et la conclusion attendue avec « Dissonance » (opus 34 n° 13), pièce particulièrement développée, véritable scène d’opéra miniature, tend la voix jusqu’à de beaux paroxysmes, toujours très bien maîtrisés. Aucune de ces onze mélodies de Rachmaninov soigneusement choisies ne laisse indifférent, ni même simplement inattentif, tant le magnétisme de la chanteuse opère constamment.
Pratique un peu nouvelle en récital, mais qui tend de plus en plus à s’installer : une coupure à l’intérieur de chacune des deux parties, le temps pour la diva d’avaler un verre d’eau et de souffler un peu en coulisses, pendant que l’accompagnateur joue seul. Parfois un moment d’ennui, quand le pianiste n’est pas d’une présence irradiante, mais ici, au contraire, deux splendides moments de récital à part entière, avec pour Tchaïkovski la Romance en fa mineur (opus 5) et le « Scherzo humoristique » (opus 19 n° 2), puis pour Rachmaninov le Prélude en sol dièse mineur (opus 32 n° 12) et le Prélude en ré bémol majeur (opus 32 n° 13). Autant de pièces consistantes qui permettent à Lukas Geniusas de donner toute sa mesure : un piano à la fois grandiose et créatif, d’une véritable originalité, mais sans jamais cesser de s’astreindre à une constante discipline. Exemplaire !
Le tout s’achève en beauté par deux bis : encore un Rachmaninov, « Ne me crois pas, ami ! » (opus 14 n° 7), puis un radieux « Morgen » (opus 27 n° 4) de Richard Strauss. Un récital bien à l’image d’une diva exceptionnelle : dense, profond, impeccablement investi, en un mot, essentiel.
Laurent Barthel
|