About us / Contact

The Classical Music Network

Paris

Europe : Paris, Londn, Zurich, Geneva, Strasbourg, Bruxelles, Gent
America : New York, San Francisco, Montreal                       WORLD


Newsletter
Your email :

 

Back

Thomas Adès habité par Sibelius

Paris
Maison de la radio et de la musique
04/10/2026 -  
Jean Sibelius : Tapiola – Symphonie n° 7
Thomas Adès : In Seven Days – Aquifer

Bertrand Chamayou (piano)
Philharmonique de Radio France, Thomas Adès (direction)


T. Adès (© Marco Borggreve)


Quel compositeur qui ne parle de soi lorsqu’il en dirige un autre ? Coutumier des grands mouvements d’un seul tenant – qu’on songe à Tevot (2007), à Polaris (2010) –, Thomas Adès doit beaucoup au développement organique des œuvres de Sibelius, à qui il a rendu un hommage explicite dans Air (2022). Un concert aux allures d’anamnèse.


Sa lecture de Tapiola (dont on fête le centenaire), plus portée sur le dessin que sur la couleur, s’attache à bien articuler le motif matriciel aux cordes, sujet à de multiples métamorphoses. Adès prend le pouls de la forêt, cadencé par ces répétitions et ces instants de fascinante torpeur. Les moyens les plus simples provoquent des effets inouïs, et l’on aura rarement entendu les trémolos de cordes sonner de manière aussi neuve, presqu’expérimentale. Le Philharmonique de Radio France, que ce soit dans les moments suspensifs ou de collisions, obéit comme un seul homme aux desiderata du chef, lequel pallie la relative raideur de sa gestique par de suggestifs balancements du buste, de soudains fléchissements des genoux.


Une même intensité expressive et lisibilité formelle se dégage de la Septième Symphonie (1924) – deux parties calmes au début et à la fin encadrent une partie centrale plus rapide ainsi qu’un scherzo – où des unités de motif, travaillées de manière très variée dans des champs sonores toujours renouvelés, ressortent avec beaucoup de relief. Les musiciens du Philhar’ donnent le meilleur d’eux‑mêmes : archets sautillants (scherzo), effusion chorale des trombones, timbales parfaitement en situation (il y aurait un livre à écrire sur l’usage de la timbale par Sibelius) et cette poussée organique finale à laquelle Adès insuffle une urgence peu commune. Mieux qu’une interprétation : un accomplissement !


S’il a beaucoup appris du Finlandais en termes compositionnels, le Britannique n’a pas hérité de la même économie au niveau de la nomenclature orchestrale, laquelle réquisitionne jusqu’à sept percussionnistes dans Aquifer, œuvre créée à Munich en mars 2024 pour saluer la saison inaugurale de Sir Simon Rattle à la tête de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise. Le titre renvoie à une structure géologique souterraine à travers laquelle l’eau s’infiltre et s’écoule, cependant que son jaillissement varie selon les mutations morphologiques des couches terrestres. Présenté par les flûtes, le premier thème suit un mouvement s’élargissant à tout l’effectif (imposant). Différents épisodes contrastés conduiront à une coda extatique solidement ancrée en ut majeur (tonalité de la Septième Symphonie de Sibelius). Malgré la virtuosité grisante de l’orchestration (et des musiciens !), on s’interrogera sur certains rythmes de danse flirtant avec le kitsch ; mais Adès n’aime rien tant qu’évoluer sur la ligne de crête qui sépare le poncif du familier, le tonal de l’atonal, le narratif de l’anecdote.


Achevé en 2008, In Seven Days est une sorte de symphonie pour orchestre avec piano obligé. La partition fut conçue à l’origine pour une installation vidéo de Tal Rosner. Une demi‑heure d’un drame « en sept sections ininterrompues qui retracent l’histoire biblique de la création » (Adès) selon une suite de variations disposées de manière spéculaire. On y trouvera une fugue qui évoque les créatures de la terre (comme dans La Création du monde de Milhaud, mais sans le côté jazzy), une évocation du chaos primordial et même une série dodécaphonique « exploitée de façon à tourner en spirale autour du point de départ » (Hélène Cao). Une simple gamme ascendante lance le tout, et des éléments – parfois très simples – évoluent dans des contextes et dans un état de changement perpétuel. C’est peu dire que l’orchestre est mis à rude épreuve (le début, aux cordes, aurait nécessité davantage de répétitions) ! Le jeu versatile de Bertrand Chamayou, lui, s’accorde aux diverses inflexions agogiques. Si deux ou trois traits semblent savonnés, sa technique triomphe autant des sauts de registres que des sons de cloche enfouis dans les graves, des grappes d’accords brahmsiens que des percées mélodiques à la candeur ravélienne.


Conquis, le public réserve un triomphe aux artistes... et à un programme d’une densité et d’une cohésion irréfutables.



Jérémie Bigorie

 

 

Copyright ©ConcertoNet.com