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Sous le dôme de Chantilly, la magie Argerich

Chantilly
Dôme, Grandes Ecuries
04/04/2026 -  
Piotr Ilitch Tchaïkovski : Les Saisons, opus 37b : 10. « Octobre. Chant d’Automne » [3, 4]
Serge Rachmaninov : 12 Romances, opus 21 : 7. « Zdes’ khorosho » [3, 4] – Danses symphoniques, opus 45 [1, 2]
Franz Schubert : Fantaisie en fa mineur, D. 940 [1, 2]
Ludwig van Beethoven : Sonate pour violoncelle et piano n° 2 en sol mineur, opus 5 n° 2 [1, 4]

Mischa Maisky [4] (violoncelle), Martha Argerich [1], Dong‑Hyek Lim [2], Iddo Bar‑Shaï [3] (piano)


D.‑H. Lim, M. Maisky, M. Argerich, I. Bar‑Shaï (© Lyodoh Kaneko)


Depuis 2021, le château de Chantilly accueille chaque année plusieurs week‑ends musicaux d’exception, à l’enseigne des « Coups de cœur ». Le festival est né sous l’impulsion du prince Amyn Aga Khan, dont la famille a largement soutenu la restauration du château et des écuries et qui souhaitait faire de Chantilly un lieu de culture vivante, dédié notamment à la musique. La direction artistique de la manifestation a été confiée au pianiste israélien Iddo Bar‑Shaï, avec lequel le prince Amyn Aga Khan partage une amitié de longue date, née lors du concours du Prix Vendôme en 2000. La décision de lancer l’événement a été concrétisée par une première édition mémorable en mai 2021, organisée autour du quatre‑vingtième anniversaire de Martha Argerich. Depuis, Iddo Bar‑Shaï assure la programmation et invite des artistes de renommée mondiale, qui partagent leurs « coups de cœur » musicaux avec le public, souvent entourés d’amis musiciens, selon la formule « & friends ».


Les concerts ont lieu le plus souvent dans les Grandes Ecuries et la Galerie de peinture du château, mais aussi au Jeu de paume et dans la Maison de Sylvie (un pavillon situé dans le parc du château). Le Festival « Les Coups de cœur à Chantilly » réalise ainsi un dialogue fécond entre la musique et le patrimoine du château de Chantilly, avec son impressionnante collection de peintures, sa riche bibliothèque historique, mais aussi ses jardins et son parc. Considérées comme un chef‑d’œuvre de l’architecture du XVIIIe siècle, les Grandes Ecuries offrent une atmosphère unique pour les concerts. Edifiées entre 1719 et 1735 par Jean Aubert pour Louis‑Henri de Bourbon, elles présentent une façade de 186 mètres et un dôme central culminant à 28 mètres. Le lieu est majestueux, orné de sculptures raffinées. Malgré ce cadre monumental, la disposition scénique favorise une écoute absolue et une proximité avec les musiciens. En effet, la configuration circulaire du dôme permet aux spectateurs de voir de très près les instruments, renforçant l’aspect « salon de musique » du festival. Le volume sonore sous la coupole offre par ailleurs une résonance ample, qui crée une sensation d’immersion totale pour le public. Qui plus est, l’expérience sensorielle est totale : au plaisir de l’ouïe s’ajoute le caractère olfactif indissociable de ce lieu historique, où l’empreinte de la plus belle conquête de l’homme demeure délicatement présente tout au long des concerts !


Pour ce premier week-end musical de l’année à Chantilly, carte blanche a été donnée à Martha Argerich, la marraine du festival si on peut dire, puisqu’elle y revenait pour la sixième fois, entourée d’amis musiciens. Le concert a débuté par « Octobre. Chant d’automne », extrait des Saisons de Tchaïkovski, par Iddo Bar‑Shaï au piano et Mischa Maisky au violoncelle. Initialement écrite pour piano seul, l’œuvre a pris sous le dôme une dimension presque vocale grâce à l’arrangement pour violoncelle. Mischa Maisky a abordé l’ouvrage avec une intériorité poignante. Son vibrato, toujours aussi large et généreux, a conféré à la mélodie de Tchaïkovski une noblesse mélancolique. Au piano, Iddo Bar‑Shaï s’est distingué par une extrême discrétion et une clarté de toucher exemplaire. Il n’a jamais cherché à couvrir le violoncelle, se faisant le gardien du rythme lent et régulier de la pièce. Son accompagnement, tout en nuances piano et pianissimo, a créé un tapis sonore délicat sur lequel la mélodie du violoncelle a pu se déployer avec une grande liberté. Dans la romance « Zdes’ khorosho » (« Ici, il fait bon ») de Rachmaninov, les deux musiciens ont ensuite offert au public de Chantilly un moment de grâce suspendue, agissant comme un véritable contrepoint lumineux à la mélancolie de Tchaïkovski entendue auparavant. Les Danses symphoniques de Rachmaninov par Martha Argerich et Dong‑Hyek Lim au piano ont constitué le pôle d’énergie pure de ce concert. La « lionne du piano », comme on appelle Martha Argerich, a déployé une science du rythme phénoménale. Dans le premier mouvement, ses attaques d’une précision chirurgicale et son jeu de pédale ont donné aux accords de Rachmaninov une clarté saisissante. Sa capacité à passer instantanément d’un fracas tellurique à un murmure lyrique demeure un prodige de technique et d’instinct. Face à une telle force de la nature, le pianiste sud‑coréen Dong‑Hyek Lim a offert une réplique d’une solidité et d’une élégance rares. Il a assuré l’assise harmonique et rythmique avec une autorité impressionnante, ne se contentant jamais d’un rôle de second plan. Son jeu, plus analytique mais tout aussi passionné, a apporté un équilibre précieux.


En seconde partie, la Fantaisie en fa mineur de Schubert par Martha Argerich et Dong‑Hyek Lim a sans doute constitué le moment le plus poignant du concert. Cette œuvre testamentaire, sommet du répertoire pour piano à quatre mains, a trouvé sous le dôme des Grandes Ecuries une lecture d’une noirceur et d’une tendresse bouleversantes. Dès les premières mesures, le thème obsédant et mélancolique a été exposé par Martha Argerich avec une simplicité désarmante et un toucher d’une légèreté presque immatérielle. La complicité entre les deux pianistes a atteint ici des sommets de précision. Dong‑Hyek Lim a apporté une assise harmonique profonde et une rigueur rythmique indispensable aux sections plus tourmentées (Largo et Scherzo). Le passage de relais entre les mains des deux interprètes sur le clavier unique s’est fait avec une fluidité absolue, comme si un seul esprit guidait les vingt doigts. La Deuxième Sonate pour violoncelle et piano de Beethoven a été interprétée par le duo légendaire que forment Martha Argerich et Mischa Maisky, unis par une complicité artistique de plus de cinquante ans. Ce qui a marqué le public de Chantilly, c’est la liberté absolue prise par les deux artistes. Ayant joué cette œuvre d’innombrables fois, ils s’autorisent aujourd’hui des nuances et des ralentis d’une subtilité inouïe. On ne sait plus qui dirige l’autre : les respirations sont simultanées, et les regards complices témoignaient d’un plaisir de jouer intact. L’expérience était totale : la puissance de Beethoven, la virtuosité de deux monstres sacrés, le tout enveloppé dans ce décor historique où, comme déjà dit, les senteurs de cuir et de foin rappelaient l’époque où ces sonates commençaient à peine à voyager de Vienne vers les cours européennes. Un grand moment de musique !


Les prochains « Coups de cœur à Chantilly » : 23‑24 mai (François Leleux et l’Académie de chambre de Potsdam) et 10‑11 octobre (William Christie et Les Arts Florissants)



Claudio Poloni

 

 

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