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Richard et Franz Aix-en-Provence Grand Théâtre de Provence 04/05/2026 - Richard Wagner : Tristan und Isolde : Prélude et Mort d’Isolde – Parsifal : Prélude de l’acte I, Musique de transformation et Enchantement du Vendredi Saint
Franz Liszt : Concertos pour piano n° 1 en mi bémol majeur et n° 2 en la majeur Bertrand Chamayou (piano)
Les Siècles, Jakob Lehmann (direction)
 J. Lehmann (© Sercan Sevindik)
Depuis le départ de François-Xavier Roth, l’orchestre Les Siècles vit une nouvelle vie sous la direction désormais régulière du jeune Berlinois Jakob Lehmann, souvent invité à la tête de l’ensemble. Place ce soir à mi‑parcours d’un Festival de Pâques d’Aix‑en‑Provence, à un programme associant Richard Wagner et Franz Liszt, qui permet d’entendre au cours de la même soirée les deux Concertos pour piano de Liszt, ce qui n’est pas si fréquent au concert. Au piano, le Toulousain Bertrand Chamayou, invité régulier de ce festival dirigé depuis maintenant treize ans par Renaud Capuçon.
Commencer un concert par le Prélude de Tristan peut être périlleux. Ce début de concert ne fait pas exception avec un dérapage quasi immédiat des violoncelles, un pupitre qui paraîtra en difficultés récurrentes d’intonation et d’homogénéité tout au long du concert. Heureusement les choses se mettent par la suite progressivement en place même si le son global semble par moments un peu pauvre et sans réserve de puissance, surtout quand on est habitué à des interprétations sur instruments contemporains. Et ce malgré l’investissement du chef Jakob Lehmann, qui dirige avec enthousiasme et énergie. La disposition des cordes à la viennoise, contrebasses alignées en fond de scène, ne fonctionne qu’imparfaitement dans l’acoustique un peu ingrate du Grand Théâtre de Provence.
L’arrivée de Bertrand Chamayou, qui jouait ce soir un piano Pleyel du début du XXe siècle, rééquilibre la donne. On sait qu’il est un familier de l’œuvre de Liszt depuis longtemps, enregistrant dès 2011 l’intégrale des Années de pèlerinage qu’il donne parfois même en une seule soirée comme au Festival Ravel en 2022. Dans le Premier Concerto, il joue comme à son habitude avec engagement, précision et une apparente décontraction qui fascine. La connexion avec l’orchestre, qui semble ici plus à son aise, est réelle. Et l’équilibre avec un piano moins sonore que les Steinway modernes, permet sans doute de mieux goûter certains traits de l’orchestre. Le martial Allegro maestoso initial impressionne, l’Adagio qui suit met bien en valeur la poésie de l’œuvre et le final déborde d’une joie simple. Et bien entendu, Bertrand Chamayou déploie les immenses qualités qu’on lui connaît tout au long de l’œuvre.
Après l’entracte, l’enchaînement des deux compositeurs s’effectue cette fois en sens inverse. Le Second Concerto, sans doute plus physique, est ici aussi parfaitement maîtrisé par Bertrand Chamayou, à la main gauche impériale dans l’Allegretto agitato assai. L’Allegro moderato chante comme il se doit et permet un bel échange avec un violoncelle solo au beau legato avant une accélération finale bien conduite. L’enchaînement avec le final aux incessants changements de rythme et d’esprit conduit à une véritable apothéose. Un magnifique Nocturne de Liszt donné en bis apaise après ces concertos passionnés et sert de transition naturelle vers Wagner.
Le Prélude de Parsifal sonne mieux équilibré et plus sonore que celui de Tristan en première partie. La transformation et l’Enchantement du Vendredi Saint délivrent leurs suaves moments avec beauté. On est en droit ici aussi sans doute d’attendre des instruments plus précis – on pense aux cuivres – mais le résultat d’ensemble a une certaine allure. Jakob Lehmann dirige toujours avec entrain, précision et baguette. Et l’on sent un bonheur de jouer ensemble qui fait plaisir.
Au total, un beau et intelligent concert avec un Bertrand Chamayou comme toujours impérial. Même si, pour les Concertos de Liszt, on peut préférer une version avec un orchestre et un piano modernes mieux sonnants. Et aussi un Wagner plus opératique.
Trois remarques pour finir. La première pour s’étonner de ne pas trouver la brochure du Festival d’été d’Aix‑en‑Provence, dont certaines représentations ont lieu dans ce même Grand Théâtre de Provence. La concurrence ne devrait pas exclure un minimum de collaboration. La deuxième pour constater, malgré les initiatives de la direction, ce soir de dimanche de Pâques au moins, un public uniformément âgé et la présence de plusieurs espaces « Privilège » en contradiction avec la volonté de démocratisation prônée par ce festival. Enfin, le troisième pour s’étonner de la présence, voire être gêné par des éclairages très artificiels type « Victoires de la musique », qui n’apportent rien à la musique, à moins qu’ils n’aient été rendus nécessaires par la captation pour Arte Concert.
Gilles Lesur
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