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Atmosphères inspirantes salle Cortot

Paris
Salle Cortot
03/28/2026 -  
André Jolivet : Suite delphique
Kaija Saariaho : Graal Théâtre
Jörg Widmann : Octuor
Béla Bartók : Suite de danses, Sz. 77

Carolin Widmann (violon)
Atmosphères, Ilyich Rivas (direction)


C. Widmann (© Lennard Rühle)


La belle affiche que voilà ! En résidence salle Cortot, l’ensemble Atmosphères – « orchestre de chambre composé d’une vingtaine de musiciens professionnels réunis pour explorer la musique du XXe siècle et celle d’aujourd’hui dans toute leur diversité » – et son directeur artistique ont l’art de concocter des programmes originaux.


Ainsi de la Suite delphique (1943) d’André Jolivet (1906‑1974), compositeur scandaleusement absent des saisons de concerts. L’inspiration grecque a dicté l’effectif de cette partition conçue à l’origine pour accompagner la pièce Iphigénie à Delphes de Gerhart Hauptmann : un ensemble de douze instruments incluant ondes Martenot, timbales et deux batteurs (on notera la présence des cymbales antiques et du tambour). Les cordes sont absentes, à l’exception de la harpe, avatar de la lyre. L’évocation hellénique passe également par l’utilisation d’un langage modal dérivé de modes grecs (*). L’ambiance rituelle s’inscrit dans le primitivisme qui caractérise la musique d’avant‑guerre de Jolivet. Bien que célébrant le temple d’Apollon à Delphes, la Suite accueille en son sein une danse dionysiaque avant un cortège final vigoureusement rythmé. Qu’elle joue colla parte avec la flûte (puis la harpe) ou qu’elle imite l’aboiement des « Chiens de l’Erèbe », l’ondiste Nathalie Forget (installée en corbeille côté jardin) se distingue par sa sonorité pleine, sensuelle, éminemment expressive. Un instrument pas toujours phonogénique, reconnaissons‑le, dans les enregistrements d’archive de la Suite delphique... Incantatoire : cet adjectif en résume à merveille l’esprit, où monodies ancestrales sur fond de résonances mystérieuses nous envoûtent du début à la fin.


Kaija Saariaho (1952-2023) a emprunté le titre de Graal Théâtre (1994) à un livre de Jacques Roubaud [honneur insigne : la compositrice sans doute la plus fêtée de la musique occidentale fut férue de littérature française] conciliant quête du Graal et théâtralité. A noter que cette quête se dédouble à travers le défi que la Finlandaise s’est elle‑même assigné de composer un concerto – genre consacré par la tradition – pour l’instrument qui fut le sien sans l’appoint de l’électronique. La première partie (Delicato), au cours de laquelle le violon traverse différents paysages, est assez linéaire. La seconde (Impetuoso) est plus conflictuelle – plus « théâtrale ». La partie soliste regorge de traits palpitants, d’effets expressifs qu’on croirait extraits d’un Caprice de Paganini ou d’un concerto de Bartók. Mais Saariaho a écarté tout pizzicato afin de promouvoir la variété des coups d’archet. L’orchestre, lui, est des plus transparents et enveloppants. La version révisée pour violon et orchestre de chambre (1997) en aiguise cependant les attaques tout en exposant davantage le soliste et les percussions. Fort d’une intonation sûre et d’un archet imaginatif, le jeu de Carolin Widmann façonne tout un monde de textures qu’Ilyich Rivas s’emploie à ne jamais noyer dans la masse.


Jörg Widmann (né en 1973) aime à questionner notre héritage musical, quitte à le bousculer. Son Octuor (2004), découpé en Intrada, Menuetto, Lied ohne Worte, Intermezzo et Finale, se veut un hommage explicite à celui de Schubert dont il reprend l’effectif (quintette à cordes, clarinette, basson, cor). L’ancrage tonal, le tissage mélodique et les micro‑citations s’accommodent de procédés comme la microtonalité ou les gestes bruitistes. L’œuvre se situe bien au‑delà d’un postmodernisme paresseux ou du pastiche avec lequel flirtent fugitivement les premières mesures et certains motifs cynégétiques au cor... lequel écope d’une partie redoutable ! Particulièrement émouvant, le Lied ohne Worte ne laisse pas de chanter à tous les instruments, ménageant des inflexions parlées à la manière d’un colloque nocturne. Fidèle ambassadrice de la musique de son frère et « marraine » de l’ensemble Atmosphères, Carolin Widmann coordonne du violon ce bel hommage chambriste à Schubert... musicien qui inspira jadis un Luciano Berio (Rendering) ou un Hans Zender (Schuberts ‘Winterreise’) – pour ne citer qu’eux.


Dans les cinq danses (séparées par une ritournelle) constituant la célèbre Suite (1923), Béla Bartók (1881‑1945) puise dans son « folklore imaginaire » ; un folklore qui doit autant aux styles arabes et roumains que hongrois. La première danse (Tranquillo), menée par le basson, est très orientale ; la deuxième est un Allegro molto de caractère hongrois. La troisième, Allegro vivo, mêle les « influences hongroises, roumaines et même arabes » (Bartók). La dernière a des allures d’étude de rythme avant un Finale très enlevé qui réalise la fusion des différents styles. La relative sécheresse de l’orchestration, dépourvue de tout pittoresque, se trouve renforcée par l’effectif convoqué ce soir, passablement amoindri au niveau des cordes (mais la scène étroite de la salle Cortot, elle, est bien remplie !). Une rusticité d’apparat dont sait tirer profit la lecture franche et volontaire d’Ilyich Rivas, chef américano-vénézuélien aussi inspiré que pédagogue averti lorsqu’il délivre quelques clés d’écoute en préambule à chaque pièce. Tous à Cortot !


(*) Pour plus de détails, on se reportera à l’indispensable biographie de Lucie Kayas (Fayard, 2005).



Jérémie Bigorie

 

 

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