About us / Contact

The Classical Music Network

Geneva

Europe : Paris, Londn, Zurich, Geneva, Strasbourg, Bruxelles, Gent
America : New York, San Francisco, Montreal                       WORLD


Newsletter
Your email :

 

Back

Un caddy dans la voie lactée

Geneva
Bâtiment des Forces Motrices
03/19/2026 -  et 21, 22, 24, 26*, 28, 29 mars 2026
Jean-Philippe Rameau : Castor et Pollux
Reinoud Van Mechelen (Castor), Andreas Wolf (Pollux), Sophie Junker (Télaïre), Eve‑Maud Hubeaux (Phébé), Charlotte Bozzi (Une autre ombre, Une planète), Alexandre Duhamel (Jupiter, Athlète 2), Giulia Bolcato (Une suivante d’Hébé, Un Plaisir céleste, Une Ombre heureuse), Sahy Ratia (Athlète 1, Le Grand Prêtre), Ballet du Grand Théâtre de Genève
Chœur du Grand Théâtre de Genève, Mark Biggins (préparation), Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón (direction musicale)
Edward Clug (mise en scène, chorégraphie), Marko Japelj (décors), Leo Kulas (costumes), Tomaz Premzl (lumières), Rok Predin (vidéo)


(© Grégory Batardon)


La nouvelle production de Castor et Pollux à Genève laisse un sentiment mitigé. Composée en 1737 sur un livret de Pierre‑Joseph Bernard, cette tragédie lyrique est le troisième opéra de Rameau. Elle marque le sommet de sa première période créatrice, après Hippolyte et Aricie (1733) et Les Indes galantes (1735). Elle est considérée comme l’un des chefs‑d’œuvre du baroque français pour sa profondeur psychologique et l’audace de son harmonie. L’histoire repose sur l’amour fraternel entre les jumeaux Dioscures. Castor, mortel, est tué au combat. Son frère Pollux, immortel, refuse de lui survivre et supplie son père Jupiter de le laisser descendre aux Enfers pour prendre sa place. Devant un tel sacrifice, Jupiter finit par accorder l’immortalité aux deux frères, qui deviennent la constellation des Gémeaux. Genève a opté pour la version originelle de 1737, incluant le Prologue, privilégiant la richesse musicale initiale à la version révisée de 1754.


La partie scénique de cette nouvelle production a été confiée au chorégraphe Edward Clug, qui signe pour l’occasion son premier spectacle lyrique. Le résultat est une expérience visuelle surprenante et déconcertante, naviguant entre le mythe et le quotidien, dans une esthétique qui refuse la magie traditionnelle pour explorer l’intimité psychologique des personnages. Le chorégraphe aborde en effet le lien fraternel comme un sentiment universel, presque domestique. L’utilisation d’un chariot de supermarché pour représenter le char de Jupiter est l’image la plus forte : elle désacralise la divinité pour souligner que le sacrifice de Pollux est un acte humain avant d’être divin. Le « Ciel » n’est plus un lieu lointain, mais une extension de notre réalité. Par ailleurs, Edward Clug ne sépare pas les airs chantés des moments de danse. Les chanteurs sont souvent accompagnés par des danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève, qui agissent comme des ombres ou des doubles émotionnels des personnages. Le langage gestuel est fluide, évitant les poses baroques figées pour une danse contemporaine nerveuse et expressive, symbolisant le combat entre la vie et la mort. Le décor de Marko Japelj est minimaliste mais techniquement sophistiqué, s’adaptant à l’espace restreint du Bâtiment des Forces Motrices. Outre le chariot ou encore des objets triviaux comme des parapluies ou du lait, la scène utilise des structures mobiles qui se transforment pour évoquer tantôt un temple, tantôt les abîmes, sans jamais encombrer le plateau. En outre, un travail sur l’ombre et la lumière sépare radicalement le monde des vivants de celui des morts, créant une atmosphère souvent mélancolique et épurée. Si cette approche rend l’œuvre de Rameau accessible et viscérale, en ancrant l’intrigue dans des objets et des mouvements familiers et si la mise en scène et la chorégraphie parviennent à rendre la douleur de la perte de Castor et la noblesse de Pollux extrêmement touchantes pour un public moderne, il n’en demeure pas moins que l’utilisation d’objets du quotidien peut déconcerter, en tout cas au début. Toujours est‑il qu’il y a fort à parier que de nombreux spectateurs verront les chariots de supermarché d’un autre œil lorsqu’ils iront faire leurs courses !


Dans la fosse, Leonardo García Alarcón dirige sa Cappella Mediterranea avec son enthousiasme et sa fougue si caractéristiques, soulignant de manière très marquée les contrastes de la partition. Si son approche ne peut que séduire, elle n’en appelle pas moins quelques petites réserves. En effet, la quête d’énergie du chef sacrifie parfois la lisibilité de la déclamation française. Dans certains chœurs et passages orchestraux vifs, la rapidité peut donner une impression de précipitation, empêchant de savourer pleinement les subtilités harmoniques de Rameau. La distribution vocale est dominée par Reinoud Van Mechelen dans le rôle de Castor, enthousiasmant par la clarté de son timbre et sa diction impeccable ainsi que par la dignité de son incarnation. Le Pollux d’Andreas Wolf ne lui est pas en reste, par sa noblesse et sa profondeur. Sophie Junker n’a peut‑être pas l’envergure vocale pour le rôle de Télaïre, mais elle séduit néanmoins par son incarnation lumineuse et émouvante. Carmen, Eboli ou encore Amneris volcanique, Eve‑Maud Hubeaux est ici clairement à contre‑emploi dans le rôle de Phébé, où son chant et sa diction paraissent frustes. Alexandre Duhamel incarne un Jupiter à la noble prestance, alors que Sahy Ratia en jette par ses aigus dans le rôle de l’Athlète.



Claudio Poloni

 

 

Copyright ©ConcertoNet.com