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La Russie très latine de Riccardo Chailly Paris Philharmonie 03/21/2026 - et 19 janvier (Milano), 16 (Luxembourg), 17 (Hamburg), 19 (Eindhoven), 20 (Antwerpen), 22 (Wien) mars 2026 Serge Prokofiev : Concerto pour piano n° 3, opus 26
Piotr Ilyitch Tchaïkovski : Symphonie n° 4, opus 36 Alexandre Kantorow (piano)
Filarmonica della Scala, Riccardo Chailly (direction)
 R. Chailly (© Brescia e Amisano/Teatro alla Scala)
Pour le Troisième Concerto de Prokofiev, il faut d’abord des doigts d’acier. Alexandre Kantorow les a, d’une endurance, d’une virtuosité à toute épreuve. Mais il ne se laisse pas prendre au piège de la démonstration percussive. Le jeu conserve une souplesse féline, une impeccable clarté et déploie tout un éventail chromatique. La reprise de l’Allegro, à la fin du troisième mouvement, le montre bien : éblouissant, mais aussi fantasque, ludique, dansant presque. Le Français préserve les droits de l’imagination dans une partition que d’autres brident, grisés par la pure ivresse digitale. Les accords parallèles, quand revient le thème des variations du deuxième mouvement, sont joués sur les pointes. Nous voilà à l’opposé des sarcasmes d’une certaine tradition russe, avec un Prokofiev finalement joué comme du Saint‑Saëns, ce qui fonctionne parfaitement et ouvre des perspectives. Mais si le Concerto ménage ici des plages de rêverie mystérieuse, comme pour la quatrième variation, Kantorow sait manier l’humour – L’istesso tempo s’avère plein de piquant mutin dans le troisième mouvement. A l’unisson de cette approche plus lyrique qu’épique, latine à vrai dire, se montre l’orchestre de Riccardo Chailly, d’un extrême raffinement dès les premières mesures, qui va jusqu’au bout des indications de Prokofiev et anticipe déjà Roméo et Juliette là où beaucoup cherchent d’abord l’éclat acéré de la sonorité. En bis, un Vers la flamme halluciné de Scriabine.
Pas moins latine se révèle la Quatrième Symphonie de Tchaïkovski. On n’y cherchera pas vraiment une symphonie du fatum pesant sur une conscience torturée, aux teintes sombres, à la noirceur désespérée. Chailly nous rappelle plutôt la fascination du compositeur russe pour l’Italie. Aux ténèbres il préfère la lumière, les couleurs franches. Pas un détail de l’orchestration ne lui échappe, alors qu’il avance implacablement. Est‑ce à dire qu’il néglige le mystère ? Non : il suffit d’écouter l’entrée du thème de la clarinette dans Moderato assai, quasi andante du premier mouvement. Et le chef italien sait préserver les équilibres entre les pupitres : les cuivres n’écrasent pas le quatuor, par exemple, les contrastes sont parfaitement intégrés. Est‑ce à dire qu’il néglige les tensions ? Nullement : la coda du premier mouvement en témoigne. Le grand crescendo de l’Andantino, rendu à son esprit de canzona, n’impressionne pas moins. Le Pizzicato ostinato du Scherzo fascine, par la subtilité des détails et, surtout, le respect absolu des indications de Tchaïkovski, dès le début, où les moindres variations d’intensité sont restituées, où les contrechants, pour une fois, s’entendent nettement dans un jeu d’échos, avant un Trio où l’on croirait entendre ces pifferari évoqués par le Harold en Italie de Berlioz. Aucun pompiérisme n’entache un Finale à l’ébriété jubilatoire, où le retour du thème du premier mouvement confirme l’art des enchaînements et de l’intégration des contrastes. Il est plastiquement si beau, orchestralement si tenu, ce Tchaïkovski mâtiné de Verdi, qu’on a définitivement oublié le fatum. Mais l’orchestre n’est‑il pas d’abord un orchestre de fosse – que son chef a hissé très haut ? En bis, un rutilant, effrayant Interlude entre les sixième et septième tableaux de Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch, que Chailly a dirigée pour l’ouverture de la saison scaligère.
Didier van Moere
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