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Ys refait surface

Strasbourg
Opéra national du Rhin
11/03/2026 -  et 13, 15, 17, 19 (Strasbourg), 27, 29 (Mulhouse) mars 2026
Edouard Lalo : Le Roi d’Ys
Anaïk Morel (Margared), Lauranne Oliva (Rozenn), Julien Henric (Mylio), Jean-Kristof Bouton (Karnac), Patrick Bolleire (Le Roi), Jean‑Noël Teyssier (Jahel), Fabien Gaschy (Saint Corentin)
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre national de Mulhouse, Samy Rachid (direction musicale)
Olivier Py (mise en scène), Pierre-André Weitz (décors, costumes), Bertrand Killy (lumières)


(© Klara Beck)


Et de trois ! Après l’Ariane et Barbe‑Bleue de Dukas et la Pénélope de Fauré en 2015, c’est une fois encore, avec ce nouveau Roi d’Ys de Lalo, que l’Opéra national du Rhin confie à Olivier Py et Pierre‑André Weitz un ouvrage français rare et difficile à mettre en scène. Trois drames continus qui chacun à leur manière tentent de prendre fermement position par rapport à Wagner, tout en lui restant tributaires de beaucoup de techniques quant à la gestion du temps dramatique et des rapports entre voix et orchestre. Des partitions toujours d’un niveau musical hors du commun, mais dont les livrets ne sont pas aisés à gérer, au risque surtout d’un certain statisme, qui risque vite de devenir pesant en cas de lecture simplement conventionnelle.


Et là, incontestablement, la compétence de Pierre-André Weitz reste décisive. Toujours le même travail sur le noir et blanc, décliné en une infinie variété de surfaces et de textures, toujours la même mobilité de structures tantôt tournantes tantôt déplacées à vue sur des chariots, par toute une cohorte de machinistes (une quinzaine ce soir). Un prodigieux jeu optique sur les architectures et les reflets, qui pourrait n’avoir pour seul inconvénient que de tenir lieu à lui seul de spectacle, en phagocytant l’action scénique elle‑même. Ici, on n’en est pas toujours loin, avec cette profusion d’éléments qui ancrent l’opéra dans son contexte historique de création, celui de la révolution industrielle, grues mobiles, parois métalliques tournantes, ou encore coulissant rapidement de haut en bas sur plusieurs plans, astucieuse évocation d’une mer en furie, praticable central en forme de palais à arcades côté pile, qui se transforme à vue en steamer côté face... Une figuration un rien envahissante aussi, culturistes torse nu en pleine démonstration belliqueuse d’arts martiaux, scaphandrier aux gestes lents qui ramasse des coquillages, tout ceci nécessitant parfois un peu trop de décryptage, mais qu’importe, car tout ici, sur la durée, fonctionne admirablement. Dommage simplement que l’équipe ait tenu à lever le rideau dès le début de la splendide Ouverture qui reste la pièce maîtresse de l’ouvrage. Une musique géniale, mais qu’on écoute moins du fait de l’afflux d’images qui arrive du plateau, déploiement technique continu qui divulgue d’emblée de multiples effets de surprise qu’on aurait pu garder en réserve pour la suite.


A ces fastes visuels, Olivier Py répond par une mise en scène fonctionnelle et lisible, qui gère parfois les chœurs un peu sommairement – dont quelques chorégraphies vaguement « bretonnes » pas encore très bien réglées lors de cette première –, mais parvient bien à extraire un maximum de substance de personnages parfois caractérisés de façon trop fade par un livret qui s’en tient le plus souvent à des archétypes peu consistants. L’exception notable est Margared, complexe personnalité de femme blessée, éconduite par le jeune premier Mylio, qui lui préfère sa sœur, la douce Rozenn. Un démarquage de l’Ortrud wagnérienne, qui choisit la vengeance absolue en s’alliant à Karnac, l’ennemi vaincu, pour ouvrir ensemble les vannes qui protègent la ville d’Ys des assauts de la mer. Cette jalousie dévorante fait de cette redoutable Margared le seul personnage véritablement habité de l’ouvrage, les autres – Mylio, Rozenn, le Roi – restant au mieux des figures de convention. Une difficulté que Py parvient à contourner, en trouvant à chaque fois le petit détail symbolique qui donne du relief à la situation. Quant à sa gestion du personnage de Saint Corentin, protecteur de la cité, statue du commandeur difficile à conserver dans un contexte aussi modernisé, elle s’avère particulièrement habile en créant ce personnage d’évêque longtemps muet, qui finalement sort brièvement de sa réserve pour maudire le couple de criminels, avant que Karnac l’assassine. Très bien vu !


On a toujours pu écouter régulièrement Le Roi d’Ys grâce au disque – trois enregistrements, longtemps épuisés ou difficiles à trouver (Cluytens, Dervaux, Jordan) – sans vraiment se rendre compte de l’oubli de plus en plus tenace dans lequel sombrait progressivement cet ouvrage essentiel. A Paris, l’Opéra-Comique a longuement maintenu Le Roi d’Ys à son répertoire (ce qui est d’ailleurs curieux pour ce drame lyrique qui n’a vraiment rien d’un opéra-comique, au sens historique du terme), avec un relais ensuite au Palais Garnier jusqu’en 1967, mais plus rien de scénique depuis. En région, seulement un sursaut tardif au XXIe siècle, grâce à l’Opéra de Saint‑Etienne en 2007, intéressante production de Jean‑Louis Pichon qui a un peu tourné ensuite, et la même année au Capitole de Toulouse, une autre production, un peu plus conventionnelle, signée Nicolas Joel. Quand est enfin arrivé sur le marché l’enregistrement moderne dirigé en 2024 par Győrgy Vashegyi à Budapest, à l’initiative du Palazzetto Bru Zane, l’ouvrage semblait relever définitivement d’une forme d’archéologie.


Or rien de tel ici, l’ensemble de la production, autant visuellement qu’auditivement, paraissant au contraire d’une remarquable fraîcheur, sans rien de démodé ou de convenu. Une réussite qui tient au savoir‑faire des maîtres d’œuvre scéniques, mais aussi à une distribution qui porte haut les valeurs d’un chant français spontané et direct. Beaucoup d’aisance, même pour la Margared d’Anaïk Morel, confrontée pourtant à forte partie, rôle aussi lourd qu’Ortrud, Amneris, ou la Fidès du Prophète. La mezzo‑soprano française avait dû se désister il y a deux ans pour chanter Ortrud, mais cette fois elle est bien au rendez‑vous, et avec une présence plus qu’appréciable. Et même si la voix semble parfois un peu malmenée, le magnétisme effrayant du personnage passe bien la rampe, y compris une implacable prononciation qui ne laisse aucun mot dans l’ombre. Contraste total avec la Rozenn toute en modestie et douce luminosité de Lauranne Oliva, jamais mièvre au demeurant. Non moins adéquat, Julien Henric en Mylio, emploi de demi‑caractère très difficile à équilibrer, avec un ténor ici tout aussi bien en phase avec le charme léger de l’Aubade qu’avec l’ardeur nécessaire pour « Le salut nous est promis » à l’acte II. Quatuor complété par la belle noirceur flexible de Jean‑Kristof Bouton en Karnac, devenu ici général en chef de l’ennemi du moment, militaires dotés de casques à pointe dépourvus d’ambiguïté. Roi un rien fatigué de Patrick Bolleire, mais c’est crédible pour le rôle, et même de parfaits seconds plans.


Une distribution de haut vol, soutenue en fosse par un Orchestre national de Mulhouse impeccable, voire d’une exceptionnelle force d’évocation, sous la direction d’un tout jeune nouveau venu, avec lequel il faudra sans doute beaucoup compter dans les prochaines années : Samy Rachid. Ce jeune Français paraît sorti de nulle part – enfin presque : ancien violoncelliste dans le Quatuor Arod, puis un travail régulier en tant qu’assistant à des endroits très en vue, Verbier, Boston...  – mais maîtrise son sujet avec une assurance tranquille et « un bras » comme on n’en rencontre vraiment pas tous les soirs dans une fosse d’opéra.



Laurent Barthel

 

 

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