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Verdi au San Carlo : quand l’italianité devient évidence

Napoli
Teatro di San Carlo
02/27/2026 -  et 28 février 2026
Giuseppe Verdi : Messa da Requiem
Pretty Yende (soprano), Caterina Piva (mezzo‑soprano), Pene Pati (ténor), John Relyea (basse)
Coro del Teatro di San Carlo, Fabrizio Cassi (chef de chœur), Orchestra del Teatro di San Carlo, Nicola Luisotti (direction)


(© Luciano Romano)


A force de fréquenter le Requiem de Verdi au disque – où les parutions, question de coûts de production et de saturation de marché, se sont faites plus rares – et au concert – où, pour des raisons financières similaires, on ne croise plus si souvent ce monument –, une évidence finit par se décanter : celle de l’impasse à laquelle expose, dans l’interprétation d’un tel chef‑d’œuvre, l’absence d’une véritable italianité. Verdi, même à l’opéra, reste une affaire de spécialistes, mais dans le domaine de sa musique religieuse, il existe vraiment un microclimat italien à respecter, condition sine qua non, sous peine d’une approche incohérente, voire absurde.


Il faut donc, au minimum, dans ce Requiem, un chef italien, même si ce n’est évidemment pas une condition suffisante. Et il y a, bien sûr, des exceptions, mais pas tant que cela. Daniel Barenboim à la Scala de Milan, par exemple : un enregistrement de concert, disponible en CD et en DVD (on recommande plutôt ce dernier, en raison de la beauté des images, valeur ajoutée indiscutable), où la conjonction de forces chorales et orchestrales chauffées à blanc, voire le cadre même du théâtre, fait qu’il s’y passe quelque chose de très spécifique, en dépit du caractère plus international, mais toujours profondément musical, de la direction. Reste qu’aujourd’hui, le Requiem de Verdi demeure avant tout l’affaire d’un Riccardo Muti, qui détient toutes les clés de cette musique. Le maestrissimo n’a pas son pareil pour cadrer en très peu de temps ce genre de tableau surdimensionné, le mettre en place avec une rigueur rythmique absolue, mais toujours avec une vitalité constante dans la relance. Il s’en dégage une sorte de « Requiem Muti », immédiatement reconnaissable, qui n’a pas toujours l’exacte couleur souhaitable faute d’un ensemble plus typé (Chicago, Munich, Berlin...), mais qui reste une valeur sûre. Autre exemple d’indiscutable adéquation entre des interprètes et une œuvre : l’enregistrement de concert d’Antonio Pappano à Rome, superproduction aux couleurs éclatantes, d’une intensité presque dérangeante parfois, mais tellement juste !


C’est précisément cette forme d’authenticité que l’on recherchait en allant ce soir à Naples, au Teatro di San Carlo, écouter ce Requiem par les forces locales, renforcées par un quatuor de solistes disparate sur le papier, mais paraissant au moins riche en singularités prometteuses. Une italianité et un idiomatisme qu’on retrouve à cent pour cent sous la direction très précise de Nicola Luisotti, qui n’a finalement pas tant de choses à faire pour que cette musique sonne, de bout en bout, parfaitement caractérisée. On se trouve ici absolument à l’opéra, avec un chœur et un orchestre qui ont l’habitude du Verdi scénique et qui font de ce Requiem – opéra sacré si l’on veut, mais certainement pas une liturgie – une grande fresque intensément dramatique. Luisotti n’a aucunement besoin de le souligner par des effets de manche : il lui suffit de dynamiser l’ensemble, de conduire la musique avec le maximum de disponibilité et d’intelligibilité, et c’est absolument parfait. Tout ce que l’on entend à l’orchestre se déguste d’un bout à l’autre avec une sensation d’évidence totale : chaque attaque est sûre, chaque solo de flûte ou de basson une merveille, l’assise des cuivres fantastique, les percussions exactement comme il le faut, avec cette violence grondante, jamais creuse, que requiert la partition. Et avec le luxe de non pas une seule grosse caisse mais deux (!), sur lesquelles le même percussionniste frappe simultanément, avec une détermination à vraiment réveiller les morts. Quant au chœur, qui connaît son affaire à la perfection, sa prestation est non seulement sensationnelle, mais intensément incarnée : sopranos impeccablement chantantes, qui ne crient jamais, altos au métal charnu, ténors éclatants, basses profondes qui en imposent...


On peut s’interroger davantage sur le quatuor de solistes, qui paraissait d’emblée mal assorti, a fortiori quand la partie de mezzo était encore annoncée au nom d’Elīna Garanca, qui s’est désistée assez tardivement (ce dont, soit dit en passant, elle est relativement coutumière). Sa remplaçante, Caterina Piva, s’avère en revanche une mezzo de style totalement adéquat, au timbre stable et à l’intonation impérieuse, modèle en son genre, même si l’on a connu dans cet emploi des voix d’un gabarit plus immédiatement impressionnant. Finalement, par rapport à la défection d’une mezzo lettone qui aurait sans doute tenté d’imposer ici son modèle habituel – glamour et plutôt mou d’intonation –, on gagne probablement au change. Côté basse, John Relyea fait valoir une voix relativement peu typée, avec surtout un beau creux dans le grave, mais aussi un certain engorgement, compensé par une belle aptitude au spectaculaire. Plus captivant, voire d’un niveau vocal nettement supérieur, Pene Pati : ténor très particulier, lumineux, sensible, doté d’une appréciable technique de voix mixte qui lui permet de splendides incursions vers l’aigu dans l’Hostias et l’Ingemisco, ainsi qu’une entrée en matière d’une remarquable élégance dans le Kyrie. Dommage qu’il y ait toujours cette fragilité dans l’aigu soutenu forte, qui conduit parfois le timbre à vaciller : on est alors vraiment au bord de l’accident vocal, tout juste rattrapé. Une sensation d’insécurité que l’on retrouve malheureusement un peu trop souvent chez Pene Pati, et qui devrait faire l’objet d’un travail technique plus approfondi.


L’erreur de distribution, à notre sens, reste Pretty Yende, dans un emploi qui nécessite une voix beaucoup plus spinto. L’interprète est très sensible, mais on a l’impression d’avoir affaire à une Violetta égarée : extrêmement touchante dans le Libera me, presque à bout de souffle sur les dernières paroles à force d’émotion, mais sans la vaillance nécessaire pour affronter une partie aussi métaphysiquement exigeante. Une caractérisation trop incertaine, à laquelle s’ajoute un problème d’intonation vraiment dérangeant ce soir, avec des aigus systématiquement pris par en dessous et jamais tout à fait rétablis à la hauteur requise, ce qui se remarque d’autant plus cruellement en dialogue avec une mezzo irréprochable sur ce plan.


Donc un quatuor inégal, avec ses beaux moments et ses zones de fléchissement, ce qui ne fait que mieux remarquer le véritable professionnalisme d’un chef qui parvient à harmoniser l’ensemble avec toujours la même autorité, gestion méticuleuse qui n’exclut nullement des flamboyances saisissantes. Le dernier paroxysme choral du Libera me « décolle » littéralement, et l’on sort de cette soirée avec le sentiment d’avoir vécu là une expérience unique, magnifiée par l’acoustique irréprochable et le cadre un peu magique du San Carlo, en l’occurrence un véritable écrin.


Soirée donnée en hommage à Roberto De Simone, ce dont on ne s’aperçoit que grâce à une mention en tout petits caractères figurant sur la page de distribution du programme. Né à Naples en 1933 dans une famille d’artistes, pianiste de formation, ethnomusicologue, compositeur, dramaturge et metteur en scène, De Simone fut directeur artistique du Teatro San Carlo de 1981 à 1987, puis directeur du Conservatoire San Pietro a Majella à partir de 1995. Il fut aussi un grand passeur des traditions populaires de la Campanie, qu’il collecta, voire réinventa dans certaines de ses œuvres. Disparu le 6 avril 2025 à l’âge de 91 ans, cet homme de culture d’une réelle importance historique méritait peut-être mieux que cette dédicace curieusement furtive. En tout cas, l’hommage musical, lui, était pleinement à la hauteur.



Laurent Barthel

 

 

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