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Science de l’écoute Vienna Musikverein et Konzerthaus 02/14/2026 - et 19, 20 février 2026
Musikverein, 14 février 2026 – et 15* (Wien), 28 (New York) février, 7 (Naples), 8 (West Palm Beach), 12 (Orlando) mars 2026
Wolfgang Amadeus Mozart : Symphonie n° 36 « Linzer », K. 425
Antonín Dvorák : Symphonie n° 6, opus 60, B. 112
Konzerthaus, 19 février 2026 – et 24 (Frankfurt) février, 1er (New York), 4 (Washington), 11 (Orlando) mars 2026
Győrgy Kurtág : Petite musique solennelle en hommage à Pierre Boulez 90
Richard Strauss : Also sprach Zarathustra, opus 30
Jean Sibelius : Symphonie n° 2, opus 43
Musikverein, 20 février 2026 – et 21, 22* (Wien), 27 (New York) février, 3 (Boston), 6 (Naples), 9 (West Palm Beach) mars 2026
Béla Bartók : Concerto pour piano n° 3, Sz. 119
Gustav Mahler : Symphonie n° 1 « Titan »
Lang Lang (piano)
Wiener Philharmoniker, Andris Nelsons (direction)
 A. Nelsons (© Andrea Humer)
La tournée nord-américaine en ligne de mire, l’Orchestre philharmonique de Vienne et Andris Nelsons nous proposent un marathon immersif de six concerts en huit jours, décliné sous forme de trois programmes distincts. Un cycle d’autant plus stimulant qu’il contient des œuvres s’écartant du cœur de répertoire habituel de la phalange.
Ainsi, la Sixième Symphonie de Dvorák, pourtant dédiée aux Viennois, n’aura pas été jouée par l’orchestre durant plus de soixante ans après sa composition, et reste aujourd’hui une relative rareté sous leurs archets (certains musiciens vétérans nous confient qu’il s’agissait là de leur première lecture sur scène). Cette fraîcheur explique peut‑être l’engagement sonore et la générosité que Nelsons obtient des pupitres : les moindres inflexions ou changements de couleur fugitifs qui traversent la partition, tels des nuages transitant dans le ciel de Bohême, sont communiqués avec précision et ferveur. L’Adagio, au tempo ample et assumé, trouve l’espace nécessaire à son épanouissement, tandis que la Furiant éclate avec une vitalité brutale. Cette lecture, à la fois spontanée et habitée, compte parmi les plus convaincantes entendues ces dernières années, réhabilitant une œuvre trop souvent reléguée dans l’ombre portée des symphonies ultérieures, dites de maturité. Un succès qui confirme aussi l’affinité du chef avec le langage du compositeur tchèque, déjà remarquée lors de ses précédents concerts.
Nelsons apparaît tout aussi inspiré par la Première Symphonie de Mahler, dont il souligne une dimension épique qui n’est pas sans rappeler ce qu’un Dvorák à l’âme plus tourmentée aurait pu produire. Ces trilles de cor féroces ne pourraient‑ils pas surgir directement d’une Furiant tchèque ? Ce Ländler d’une lenteur pastorale ne semble‑t‑il pas se dérouler au cœur même des campagnes de Bohême ? On y découvre ainsi le visage d’un Mahler pas encore trentenaire, à la musique charmeuse, plus volontiers aguichante et dansante que terriblement grinçante ou ironique.
Cette patience du chef à bâtir de vastes paysages sonores fait merveille dans la Deuxième Symphonie de Sibelius. L’Allegro moderato final, en particulier, agrège les éléments thématiques un à un sous une pulsation inexorable, préparant avec une telle minutie la réapparition du ré majeur que l’on croit assister à un lever de soleil, sans pouvoir dire avec exactitude à quel moment l’astre franchit l’horizon. Une vision spacieuse, grandiose et triomphante qui soutient avantageusement la comparaison avec des lectures plus motrices ou plus directement galvanisantes.
Dans un tout autre registre, la Symphonie « Linz » de Mozart offre un exemple de plénitude classique impeccable, noble et lyrique, mettant en valeur la qualité du grain orchestral. Chaque répétition est variée avec intelligence, les transitions sont minutieusement réalisées, et pas une note ne semble hors de sa place. Cette synthèse somptueuse de cordes, de bois et de cuivres où rien ne dépasse, ce n’est ni le Mozart de « papa‑maman », ni la révolution radicale façon Harnoncourt, mais une sorte de voie médiane pleinement assumée, avec un certain courage.
Etrangement, le poème symphonique de Strauss, Ainsi parlait Zarathoustra, laisse une impression à la fois magnifique et déconcertante. La maîtrise des masses orchestrales impressionne, offrant des textures infinies, depuis le fugato sur les archets de velours des contrebasses dans « De la science » jusqu’à des effets impressionnistes scintillants. On admire l’art de la transition, la manière dont des indices musicaux d’abord imperceptibles deviennent progressivement prédominants. Et pourtant, cet hédonisme contemplatif plus que narratif tend ici à dissoudre la partition et pèche par un certain manque de charme, suscitant davantage une admiration distante qu’une véritable adhésion.
La pièce de Kurtág, Petite musique solennelle, donnée le jour même du centième anniversaire du compositeur, pâtit de sa juxtaposition avec l’immensité straussienne. Elle paraît en comparaison bien modeste, et il aurait fallu un investissement plus incisif de la part des interprètes pour la faire scintiller de feux plus étincelants.
L’influence de Lang Lang dans l’interprétation du Troisième Concerto pour piano de Bartók est indubitable. Le piano s’y fait dominateur, reléguant l’orchestre au second plan dans les premier et dernier mouvements, imprimant une vision coloriste et virtuose qui alterne entre romantisme extraverti et maniérisme. Le mouvement central s’avère en revanche souverain par son atmosphère méditative et résignée, traversée de contrastes beethovéniens.
Andris Nelsons, très applaudi par le public viennois et rappelé seul sur scène à de nombreuses reprises lors du dernier concert ce dimanche matin, confirme ici son immense talent pour sculpter la splendeur sonore. Sa patience, son sens de l’espace et la qualité de son écoute – ce qui le différencie de beaucoup de chefs qui aiguillonnent l’orchestre sans daigner entendre le résultat de leurs gesticulations – font le plus souvent des miracles, s’égarant au fond assez rarement dans l’abstraction hédoniste. L’orchestre devra gérer son effort pour continuer sur la lancée de cette avant‑tournée ambitieuse, qui les mènera notamment vers le controversé, et fraîchement renommé, Kennedy Center.
Dimitri Finker
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