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Une manière de Dixième à Milan : la version Gamzou en création italienne Milano Auditorium di Milano 02/13/2026 - Gustav Mahler : Symphonie n° 10 en fa dièse majeur (version Yoel Gamzou) Orchestra Sinfonica di Milano, Yoel Gamzou (direction)  (© Laurent Barthel)
Peu connu hors de la Péninsule, sans doute faute de tournées régulières à l’étranger, l’Orchestra Sinfonica di Milano n’en paraît pas moins l’une des phalanges italiennes les plus actives du moment. Sa saison 2025‑2026 n’affiche en effet pas moins de vingt‑six programmes symphoniques, auxquels s’ajoutent neuf concerts pour effectifs plus chambristes et deux soirées chorales : une surabondance d’offre qui suffit sans doute à expliquer la sédentarité de la formation. De surcroît, chaque programme est en principe dédoublé – souvent le vendredi soir puis le dimanche après‑midi – donc avec un jour de repos intercalé entre les deux dates, mode de fonctionnement assez peu courant, la plupart des orchestres préférant enchaîner deux à trois soirs consécutifs, quitte à ressentir une certaine fatigue en fin de série.
Ces concerts ont lieu à l’Auditorium di Milano, installé depuis 1999 dans un ancien cinéma du quartier des Navigli. Une reconversion intelligemment pensée, qui a conservé un peu de l’ambiance d’une ancienne salle populaire, tout en offrant une acoustique réputée parmi les meilleures d’Italie. Et ce bâtiment donne du reste sur le Largo Gustav Mahler (sic), rue rebaptisée en hommage à un compositeur auquel l’orchestre voue une fidélité particulière.
Fondé en 1993 sous la direction de Vladimir Delman, l’ensemble a véritablement acquis une stature internationale sous la baguette de Riccardo Chailly, directeur musical de 1999 à 2005. Lui ont succédé Xian Zhang (2009‑2016), première femme à occuper un tel poste en Italie, puis Claus Peter Flor (2017‑2022). Depuis la saison 2024‑2025, la direction musicale est assurée par Emmanuel Tjeknavorian, jeune chef arméno-autrichien dont le mandat paraît débuter sous les meilleurs auspices : le Prix Abbiati de la critique italienne lui a été décerné, en tant que meilleur chef d’orchestre de l’année.
Pour ce douzième programme de la saison, l’orchestre reçoit Yoel Gamzou, chef israélo-américain né en 1988. Une personnalité singulière, et pas seulement parce qu’il fut le dernier élève de Carlo Maria Giulini. Dès l’âge de dix‑huit ans, Gamzou se lance dans un projet utopique et cosmopolite d’International Mahler Orchestra, et c’est même dès quinze ans qu’il commence à travailler à sa propre reconstruction de la Dixième Symphonie de Mahler, projet mené à terme entre 2003 et 2010, puis révisé en vue d’une édition publiée chez Schott en 2012. Generalmusikdirektor du Theater Bremen de 2017 à 2022, Gamzou mène aujourd’hui une carrière diversifiée, à l’opéra comme au concert, mais c’est évidemment cette étiquette de mahlérien passionné qui continue sans doute à le caractériser le mieux.
La Dixième Symphonie de Mahler reste, avec la Neuvième de Bruckner, le grand projet inachevé de l’histoire de la symphonie post‑romantique. Commencée durant l’été 1910 puis interrompue par les obligations américaines du compositeur, elle nous est parvenue sous forme de cinq liasses de brouillons, d’un état d’avancement très inégal. Seul l’Adagio initial, quasi complet, a d’abord été donné séparément, dès 1924 à Vienne par Franz Schalk, et c’est encore souvent à ce torse clairement défini que l’on réduit l’œuvre. La reconstruction intégrale en cinq mouvements due à Deryck Cooke, publiée en 1960 et révisée jusqu’en 1976, demeure en revanche la version de référence pour qui veut tenter l’aventure d’une partition « complétée ». C’est ce texte que des chefs comme Chailly, Rattle, Harding ou Nézet‑Séguin ont enregistré et porté au concert. D’autres réalisations ont toutefois été tentées, de Clinton Carpenter à Rudolf Barshaï, de Remo Mazzetti à Samale Mazzuca : autant de relectures différentes d’esquisses certes fragmentaires mais suffisamment charpentées pour que toutes ces tentatives paraissent toutes en définitive se recouper plutôt bien.
L’Orchestra Sinfonica di Milano n’avait plus inscrit cette symphonie à ses programmes depuis plus de dix ans, et l’avait jusque-là systématiquement abordée dans la version Barshaï, que Rudolf Barshaï lui‑même était venu diriger dans cet Auditorium en mai 2003. Mais cette fois, avec Yoel Gamzou au pupitre, c’est évidemment à la propre réalisation du chef – et, qui plus est, en première italienne – que l’orchestre est prié de se confronter.
Installé au parterre, sensiblement au milieu de la salle, on écoute ici avec plaisir un orchestre qui sonne bien, avec d’excellents éléments dans la petite harmonie, dont une flûte très à l’aise dans son long thème du dernier mouvement (un thème plutôt curieux, du reste, presque trop accrocheur pour être honnête...). Les cuivres ont eux aussi beaucoup d’aplomb, avec notamment un pupitre de trompettes particulièrement solide. Les cordes paraissent parfois plus incertaines, moins homogènes, ce qui n’a peut‑être rien d’étonnant, face à une partition que l’ensemble n’avait plus abordée depuis longtemps. Les indications du chef sont en revanche d’une clarté constante. Yoël Gamzou, qui vit avec cette musique depuis des années, paraît la maîtriser comme on connaît un labyrinthe longuement parcouru dans toutes les directions. Et la bienveillance avec laquelle il guide son orchestre d’un soir a quelque chose de touchant, tant un évident rapport de confiance mutuelle semble ici immédiat et palpable.
Reste la question de savoir si cette « version Gamzou » peut s’imposer comme alternative à la plus habituelle version Cooke. Elle a, en tout cas, des propositions intéressantes à offrir : une orchestration souvent allégée, davantage confiée aux cordes, en osant l’effacement de certaines interpolations de la petite harmonie qui n’ont peut‑être pas été explicitement écrites par Mahler. Certains ajouts de percussions relativement « modernes », peuvent aussi faire dresser l’oreille ici ou là. Cela dit, ce sont, pour l’essentiel, des différences de détail : quiconque connaît raisonnablement la version Cooke ne trouvera rien ici qui le désoriente vraiment.
Reste aussi à nous convaincre que cette Dixième « en cinq mouvements », inévitablement grevée d’inauthenticité, vaut davantage que l’Adagio isolé que l’on joue le plus souvent. En l’occurrence, on passe ici plutôt une soirée mahlérienne de belle tenue, ce matériau épars, parfois déconcertant, paraissant en tout cas suffisamment élaboré pour devenir non seulement exécutable, mais réellement source de plaisir d’écoute.
On notera d’ailleurs la qualité du silence qui suit les dernières mesures du Finale, moment longuement entretenu par Gamzou, bras levés : un geste un rien théâtral, peut‑être, mais que le public respecte pleinement. Il est tout aussi frappant de voir ensuite le chef parcourir ostensiblement les rangées de l’orchestre pour remercier les pupitres un à un, poignées de mains et embrassades comprises, confirmant une complicité déjà perceptible durant l’exécution.
Touchante, de fait, cette mission mahlérienne que se donne un orchestre italien, pour lequel ce répertoire n’est pas, a priori, le domaine plus coutumier, et ce devant une salle relativement bien remplie. Un public, en revanche, qui ne paraît pas toujours familier de ce type de narration symphonique, et semble parfois décrocher. Ce qui peut aussi se comprendre : soixante‑dix minutes plutôt décousues, sans voix ni soliste, et de surcroît dont la légitimité demeure tributaire d’un pari musicologique hasardeux...
A noter enfin que ce concert devait être dédoublé, mais que la seconde date, prévue le dimanche 15 février, a été annulée au dernier moment. Non pas en raison de la difficulté, pourtant réelle, de redonner une telle partition deux fois en trois jours, mais plus prosaïquement parce que l’orchestre s’est trouvé mobilisé dès le lendemain, le 14 février, pour une Neuvième de Beethoven à la Salle Verdi du Conservatoire de Milan, dans le cadre de l’Olympiade culturelle de Milan‑Cortina 2026. Un concert impromptu et « inclusif », retransmis en streaming, placé sous la direction d’Emmanuel Tjeknavorian...
Mahler sacrifié sur l’autel de Beethoven et des jeux Olympiques : l’Orchestra Sinfonica di Milano a beau être habitué à jouer beaucoup, il peut aussi lui arriver de rencontrer des contraintes d’agenda difficiles à contourner !
Laurent Barthel
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