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Une « fable » très opportune Madrid Teatro Real 01/26/2026 - et 31 janvier, 5, 11, 15, 20 février 2026 Francisco Coll : Enemigo del pueblo (création) José Antonio López (Dr Stockmann), Moisés Marín (Le maire), Brenda Rae (Petra), Isaac Galán (Mario), Marta Fontanals-Simmons (Marta), Juan Goberna (Morten)
José Angel Florido, Nacho Ojewda (Paysans)
Coro Titular del Teatro Real (Coro Intermezzo), José Luis Basso (chef de chœur), Orquesta Titular del Teatro Real (Orquesta Sinfónica de Madrid), Christian Karlsen (direction musicale)
Alex Rigola (mise en scène). Patricia Albizu (décors, costumes). Carlos Marquerie (lumières), Alvaro Luna (création vidéo)
 J. A. López, M. Marín (© Javier del Real/Teatro Real)
Ennemi du peuple de Francisco Coll (né en 1985), un opéra bref dont le début montre d’emblée tout ce qu’on va voir ensuite, contient une thèse (encore une), une dénonciation (très justifiée de nos jours) et une solution possible au sempiternel problème de la prosodie de chant en espagnol pour l’opéra, un problème qui ne se pose pas dans les catégories traditionnelles du chant espagnol ; et on se demande pourquoi les compositeurs ne se regardent pas dans les miroirs de ces traditions‑là. Ennemi du peuple crée une prosodie semble‑t‑il adéquate, établit une prosodie d’une grande justesse, une correspondance entre la ligne vocale et la situation dramatique – cette convention qui constitue l’essence même de l’opéra – et l’on peut se féliciter que Francisco Coll ne se contente pas d’un simple jeu sur les notes de valeur longue, d’une insistance sur les noires et les blanches. Au contraire, il y a une correspondance entre la tension du texte, de la situation, et la valeur des notes courtes, crispées ou agiles, aidées par une métrique adroite. Il faudrait peut‑être voir cet opéra plus d’une fois, mais la première impression est celle d’une solution vocale qui permet à la fois l’enchaînement des situations dramatiques (les confrontations, notamment) et la souplesse de leur séquencement. Il n’y a pas de monotonie. En outre, la métrique est complice de la ligne et la fosse est riche en idées et nuances.
Nos collègues insistent sur le pasodoble – danse espagnole très populaire depuis le XIXe siècle – qui s’impose dans l’Ouverture, qui introduit l’action et la tourmente parfois. Il s’agit d’une version stylisée qui suit le rythme du pasodoble mais le contredit parfois, en distordant la ligne mélodique, en introduisant des dissonances et chromatismes. Tonalité ? Des accords tonals, du moins. Une ligne mélodique continue et chantante repose sur un riche accompagnement orchestral, qui ne se complexifie que rarement, ponctuant le tout de silences, enveloppant et donnant sens à ce qui se déroule sur scène.
L’action de cet opéra adapte celle de la pièce d’Ibsen. Si l’œuvre du dramaturge norvégien présentait elle aussi une thèse d’une clarté remarquable, le livret d’Alex Rigola ne nous laisse pas le choix : nous savons d’emblée qui sont le héros et les vilains. Le maire (frère du docteur) et la communauté sont contre l’action de Stockmann, qui dénonce la pollution des eaux empoisonnées, et cela va contre les intérêts immédiats des entreprises dominantes et des voisins qui profitent des miettes. Cette thèse est parfaitement valable, malgré tout, et nous le constatons précisément le jour même où les Etats‑Unis abrogent toutes les réglementations qui favorisaient une certaine prise de conscience climatique. Désormais, il est permis de polluer et de détruire pour le profit privé de quelques‑uns (un profit éphémère pour eux comme pour le reste du monde). Aujourd’hui, les ennemis de la vérité défendue par le protagoniste de l’opéra, le docteur Stockmann, ont triomphé – du moins pour l’instant – et ils peuvent déclarer Stockmann et tous les Stockmann du monde comme « ennemis du peuple », voire comme terroristes. Un journaliste argentin de renom publiait un article dans El País la veille de la première, sans rapport avec l’opéra : « C’est la stupidité, stupide » ; ce n’est plus une question d’économie, c’est du ressentiment, de la rancœur. Chez Ibsen et Rigola, c’est à la fois une question d’économie et de stupidité, et Stockmann le déclare d’ailleurs dans un arioso. Curieuse coïncidence, le hasard nous permet de voir l’opéra de Coll, de lire l’article de Martín Caparrós et de nous indigner inutilement d’une nouvelle mesure criminelle prise aux Etats‑Unis, tout cela en une seule journée. Assurément, nous vivons une époque intéressante.
L’assemblée municipale au cours de laquelle Stockmann défend sa thèse et est condamné comme un ennemi constitue le moment culminant de l’opéra, une splendide pièce d’ensemble, un tissu assemblant solistes et chœur de façon très soignée.
La distribution est magnifiquement servie par les voix, notamment celles du baryton José Antonio López et du ténor Moisés Marín, ce dernier doté d’une ligne aiguë et perçante, frôlant le falsetto) ; ils incarnent des « frères ennemis », protagonistes de la confrontation radicale à laquelle participent les autres. Brenda Rae, dont la voix est plus puissante dans l’aigu que dans le médium, campe le personnage de Petra, la fille de Stockmann, dont le monde s’écroule soudainement, mais qui sera la seule à ne pas céder aux pressions ni au chantage ; d’où sa voix souvent incisive et stridente. Isaac Galán et Marta Fontanals-Simmons complètent la distribution, interprétant les deux personnages qui, par intérêt personnel, abandonnent brusquement la cause et la personne du docteur Stockmann et de sa fille.
L’espace scénique est parfaitement défini, avec une économie de moyens et une subtile intelligence dans le jeu de lumières : un paysage avec la mer, peut‑être une plage, un paysage à savourer aujourd’hui et bientôt détruit. Sur cette toile de fond, tantôt idyllique, tantôt menacée par ce que l’action nous révèle, Alex Rigola développe une mise en scène méticuleuse et rigoureuse, centrée sur la définition des relations entre les personnages, notamment entre les deux frères et entre le père et la fille, sans oublier la déception de l’amour déçu. Christian Karlsen, depuis la fosse, définit les situations et enveloppe les personnages et les tensions avec maîtrise et un sens aigu de la mesure.
Composer un bon opéra et le voir représenté ainsi : quelle chance, monsieur Coll !
Santiago Martín Bermúdez
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