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Le choc du Radeau

München
Isarphilharmonie
02/06/2026 -  et 7* février 2026
Olga Neuwirth : Zones of Blue (création)
Hans Werner Henze : Das Floss der Medusa (version révisée 1990)

Kathrin Zukowski (soprano), Georg Nigl (baryton), Michael Rotschopf (récitant), Jörg Widmann (clarinette), Norbert Ommer (régie sonore)
Chor des Bayerischen Rundfunks, Max Hanft, Peter Dijkstra (préparation), WDR Rundfunkchor, Paul Krämer, Alexander Lüken (préparation), Tölzer Knabenchor, Ursula Richter (préparation), Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, Sir Simon Rattle (direction)


(© Astrid Ackermann)


Centenaires obligent, 2025 aura été une année Pierre Boulez en France, commémoration particulièrement insistante, tandis qu’en Allemagne 2026 sera une année Hans Werner Henze. Mais la comparaison s’arrête là. Car si Boulez bénéficie d’un large rayonnement international, et sans doute davantage en raison de sa carrière de chef d’orchestre que de compositeur, son œuvre peut facilement se condenser en quelques concerts. Alors que Henze demeure largement méconnu hors de la sphère germanophone, et la prodigieuse diversité et qualité de son immense production résistent de toute façon à toute réduction à quelques programmes monographiques.


On peut certes regretter que, même en Allemagne, on ne profite pas de cette occasion pour remettre à l’affiche davantage d’opéras de l’un des plus grands compositeurs lyriques du XXe siècle, mais peut‑être est‑ce tout simplement parce que la plupart de ces titres (mais de loin pas tous : peut‑être un jour pourra‑ t‑on assister quelque part, vieux rêve, à une mise en scène du mythique Roi Cerf, mais rien ne s’annonce pour l’instant), y sont déjà régulièrement repris et n’ont plus besoin d’une commémoration pour refaire surface. En permanence accessibles aussi : un considérable legs discographique, en dépit de la persistance de quelques lacunes, et une abondante littérature, hélas rarement traduite (rien dans notre langue, à l’exception de deux récents ouvrages de 176 pages de Jérémie Bigorie et de 250 pages de Philippe Torrens, premiers et utiles essais français consacrés à Henze).


Même Le Radeau de la Méduse ressurgit progressivement. Une œuvre restée pourtant longtemps maudite, en raison du contexte politique de sa création avortée en 1968 et de l’incidence néfaste que l’événement aura ensuite durablement sur la carrière de Henze, victime d’un boycott implicite pour avoir trop bousculé là l’establishment musical de l’ancienne République fédérale d’Allemagne. Mais ce contexte est désormais bien relativisé, et rien qu’au cours de la dernière décennie l’ouvrage a été donné une bonne vingtaine de fois, y compris, l’an dernier, en ouverture du Festival de Salzbourg. Des versions oratorio en général, mais parfois aussi des versions plus scénographiées, puisque, de fait, dès que Henze s’occupe de voix et de masses chorales, une théâtralité marquée finit toujours par s’inviter. D’où, dans son catalogue d’œuvres, toute une série de compositions hybrides, à la marge du concert et du semi‑scénique, dont ce Das Floss der Medusa, oratorio vulgare e militare est certainement l’exemple le plus représentatif.


Près de cent cinquante êtres humains relégués sur un radeau, au large de l’Afrique, en 1816 : l’affaire des naufragés de la frégate La Méduse, avec ses quinze rescapés seulement, dont cinq moururent peu après, après douze jours passés en mer dans des conditions atroces, fut l’un des plus douloureux scandales du début de la Restauration. Immortalisé par le célèbre tableau de Géricault, ce drame de l’incompétence hiérarchique et de la ségrégation sociale fut même l’un des possibles ferments de la révolution de 1830. Il est donc évident qu’en 1967, quand Hans Werner Henze et l’écrivain allemand Ernst Schnabel s’emparent d’un tel sujet, c’est avec un intérêt particulier pour ses aspects les plus polémiques. Leur projet, qui tient à la fois du grand oratorio/passion à la Jean‑Sébastien Bach et de la parabole militante, bénéficie au demeurant d’une commande tout à fait officielle de la radio NDR de Hambourg et de moyens importants. Mais, dans un contexte politique très inflammable, la première exécution publique de l’œuvre, à Hambourg, le 9 décembre 1968, tourne effectivement à l’émeute, ce qui motive même l’intervention musclée des forces de l’ordre. Au bout de vingt minutes de brouhaha, la radio interrompt la retransmission et diffuse, en lieu et place, l’enregistrement de la répétition générale, heureusement excellent, avec les solistes Edda Moser et Dietrich Fischer‑Dieskau, et le compositeur au pupitre.


Pour la carrière de Hans Werner Henze, dès lors simultanément qualifié, par certains, de « dangereux communiste », et par d’autres de « gauchiste de salon, travestissant politiquement un idéal musical bourgeois », les conséquences de cette création avortée (l’ouvrage ne fut réellement créé qu’à Vienne, trois ans plus tard) furent dévastatrices et durables. Or aujourd’hui, Le Radeau de la Méduse reste surtout, avec son écriture chorale et instrumentale somptueuse, ses couleurs sombres et ses lignes vocales tendues, un passionnant oratorio, d’une durée de presque une heure un quart. On le savait, grâce à l’enregistrement de 1968, resté longtemps le seul disponible (DG), aujourd’hui concurrencé par deux excellentes captations de concert : l’une à Hambourg, dirigée par Peter Eőtvős (SWR Classic), et l’autre donnée au Konzerthaus de Vienne, la même année, en 2017, sous la direction de Cornelius Meister. Mais il est certain qu’assister à l’œuvre en concert en donne encore une perception bien plus bouleversante. Quant à Simon Rattle, qui s’était déjà confronté à cet ouvrage en 1997 au Symphony Hall de Birmingham, ce n’est certainement pas par hasard qu’il a souhaité apporter sa contribution au centenaire Henze en remettant précisément cet ouvrage‑là sur le métier, avec ses forces munichoises.


Le large podium offert par l’Isarphilharmonie se révèle idéal pour un tel projet. L’espace dévolu à l’orchestre y est très large et profond, les chœurs peuvent prendre place non seulement derrière les musiciens mais aussi plus en hauteur, et surtout, même en cas de très gros effectifs, on peut continuer à circuler à l’aise partout sur le plateau. Car le livret d’Ernst Schnabel insiste beaucoup sur cette notion de passage de vie à trépas, sur un radeau de fortune. Les choristes sont donc appelés à se déplacer progressivement, par petits groupes, en commençant par le chœur d’enfants, du côté des vivants vers le côté des morts. Situés à la gauche du public, la soprano et les cordes sont d’emblée vouées à symboliser les morts, alors qu’à droite la respiration des vents reste évocatrice, prioritairement, des vivants, avec au centre beaucoup de percussions ainsi que le récitant, qui incarne selon ses propres dires « le rôle de Charon », ce transfert entre le « Radeau des vivants » et le refuge de « ceux qui, comme des cigales, ne sont plus que des voix ». Un récitant incarné ici par le comédien autrichien Michael Rotschopf, d’une présence physique intimidante, qui commence par arriver lentement depuis la salle, équipé d’un micro. Une voix forte, grave, qui doit réussir sans affectation à se plier à une notation rythmique parfois exigeante, et à laquelle échoit de détailler les différentes étapes du voyage de la frégate La Méduse, jusqu’au lent journal, jour après jour, de l’agonie des naufragés, qui n’omet aucun détail éprouvant.


En hauteur, à gauche, Kathrin Zukowski, qui chantait déjà à Salzbourg l’été dernier et a pu remplacer au pied levé Anna Prohaska, souffrante. Une présence incontournable : timbre plein, lumineux, mais avec aussi quelque chose de désincarné qui paraît idéal pour l’emploi. Quant au rôle de Jean‑Charles, le mulâtre qui a pu rédiger le journal de bord des naufragés, ce brûlot dont la publication ultérieure, en dépit de tentatives avérées d’étouffer l’affaire, déclencha en France un puissant scandale et aboutit à des révocations et à des condamnations judiciaires des principaux responsables, il est assumé par un Georg Nigl complètement halluciné, qui sait à merveille jouer des petits défauts d’intonation et de charpente liés à sa technique vocale particulière. On garde ici dans l’oreille, bien sûr, Dietrich Fischer‑Dieskau, mais aussi l’excellent Peter Schöne dans l’enregistrement Eőtvős, qui ressemble parfois à s’y méprendre à son modèle ; alors qu’ici la pose, moins « artiste », devient carrément expressionniste, avec une force incroyable.


Avec les voix conjuguées du Tölzer Knabenchor, du toujours splendide Chœur de la Radio bavaroise et du Chœur du WDR, inutile de redouter une quelconque insécurité, même du côté des enfants, d’une justesse imperturbable en dépit d’un soutien orchestral complexe. Rattle n’a plus qu’à tourner lentement les pages de sa partition format XXL, en restant toujours parfaitement précis dans sa battue, pour que tout s’engrène. Et le résultat est bien là : un oratorio d’un format mastodontique, mais qui grouille d’une vie intérieure et d’une charge humaniste qu’on ne peut que ressentir comme un vrai coup de poing dans le plexus. Il n’y a pas eu beaucoup, en définitive, dans le siècle dernier, d’autres ouvrages choraux pouvant rivaliser avec le poids humaniste de ce Radeau de la Méduse, si ce n’est le War Requiem de Britten (composé du reste quelques années auparavant seulement).


Reste la question, délicate, du final et de son militantisme primaire. Pour nous, aujourd’hui, le Vietnam, la révolution cubaine, les mouvements étudiants et la gauche militante dite « non parlementaire » en Allemagne en 1968, tout cela ne relève plus que d’éléments d’histoire. La dédicace à Che Guevara ne nous dit en fait rien de la substance de l’oratorio, pas plus que la provocation de ses trente‑six dernières mesures : un ostinato de percussions qui évoque toujours plus fort le slogan des manifestations de masse étudiantes de l’époque (deux blanches, deux noires, une blanche, donc « Ho‑Ho – Ho Tschi Minh »). Un rythme qui a été effectivement scandé par Henze et une partie de ceux qui le soutenaient lors des émeutes de la première avortée, mais en aucun cas par les chœurs eux‑mêmes. L’enregistrement de la générale ne comporte aucune scansion chorale à ce moment-là, ne serait-ce que parce que, parmi les choristes, se trouvaient notamment ceux du RIAS de Berlin‑Ouest, donc déjà ceux qui refusèrent de chanter tant qu’un drapeau rouge serait déployé sur scène (le point de départ du scandale), et dont on ne peut même pas imaginer qu’ils auraient pu accepter de scander un slogan communiste. Et lorsqu’il réorganisa ce finale en 1990, Henze rajouta une vigoureuse mélodie aux cordes par‑dessus ce fameux rythme, mais toujours pas de partie chorale. Donc l’option de Rattle (et celle aussi de Cornelius Meister dans son enregistrement) de faire scander par tous les choristes, de plus en plus fort, « Ho‑Ho – Ho Tschi Minh » par‑dessus les percussions est certes incroyablement spectaculaire, mais c’est aussi, sinon un contresens, du moins une idée qui, peut‑être, aujourd’hui, nuit davantage à l’œuvre – en accentuant son côté agit‑prop un peu daté – qu’elle ne la sert vraiment.


Fallait-il vraiment une première partie ? A musica viva, on ne lésine pas sur les moyens : on peut donc découvrir ici en prime les 19 minutes de Zones of Blue, « rhapsodie » pour clarinette et orchestre » commandée à Olga Neuwirth, présente ce soir dans la salle. Comme toujours quand il s’agit d’une œuvre dédiée à Jörg Widmann, une virtuosité peu banale est requise du soliste, qui s’en tire évidemment avec les honneurs. La pièce, cela dit, avec son polystylisme revendiqué (on part d’un simili-Lachenmann allusif pour retomber tout d’un coup avec les deux pieds chez Gershwin et sa Rhapsody in Blue), peine un peu à convaincre. Du bel ouvrage, par quelqu’un qui sait manifestement écrire pour l’orchestre, voire pousser le soliste dans d’intéressants retranchements (sons diphoniques, une certaine théâtralité aussi...), mais est‑ce bien suffisant ? Ajoutons quand même qu’il a fallu que cinq commanditaires se cotisent pour obtenir ce résultat d’à peine 20 minutes : Radio bavaroise (musica viva), Orchestre de Cleveland, Orchestre philharmonique royal (Stockholm), Orchestre symphonique de Barcelone et national de Catalogne, Festival de Grafenegg. Si ce n’est pas de la notoriété internationale, ça !


Pour mémoire, le NDR de Hambourg avait payé à l’époque à Henze la modique somme de 80 000 Marks pour Le Radeau de la Méduse, ce qui, vu le scandale final, a dû faire grincer beaucoup de dents. Mais, rétrospectivement, un tel chef‑d’œuvre valait bien l’investissement.


Laurent Barthel

 

 

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