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Hamlet version collage symphonique

Strasbourg
Opéra national du Rhin
02/08/2026 -  et 30 janvier, 1er (Mulhouse), 10*, 11, 12, 13 (Strasbourg) février 2026
Hamlet (création)
Bryan Arias (chorégraphie), Jean Sibelius, Piotr Ilitch Tchaïkovski, Dimitri Chostakovitch, Edvard Grieg (musique)
Marta Dias, Afonso Nunes, Miguel Lozano (danseurs de ballet), Nirina Olivier (Rosencrantz), Jasper Arran (Guildenstern), Marc Comellas (Yorick), Lara Wolter (Ophélie), Marin Delavaud (Prince Hamlet), Emmy Stoeri (Reine Gertrude), Miguel Lopes (Roi Claudius), Cauê Frias (Roi Hamlet), Pierre-Emile Lemieux-Venne (Polonius), Alice Pernão (Horatio), Afonso Nunes (Laërte), Di He, Leonora Nummi (Deux fossoyeurs), Jesse Lyon (Un prêtre), Marc Comellas, Afonso Nunes (Courtisans), Christina Cecchini, Di He, Milla Loock, Orania Varvaris, Leonora Nummi (Courtisanes), Wilson Baptista, Rubén Julliard, Hénoc Waysenson, Alexandre Plesis (Soldats), Ballet de l’Opéra national du Rhin
Orchestre national de Mulhouse, Tanguy de Williencourt (direction et dramaturgie musicale)
Gregor Acuna‑Pohl (dramaturgie), Bregje Van Balen (costumes), Lukas Marian (décors, lumières)


(© Agathe Poupeney)

Incarner Hamlet uniquement par la danse ! Un pari rare, mais gagné assez brillamment l’an dernier par le danseur étoile et chorégraphe Guillaume Côté et le metteur en scène Robert Lepage, avec leur Hamlet, prince du Danemark, ballet conçu à Montréal et qui a ensuite un peu tourné en France : un spectacle resserré, pour neuf interprètes, qui collait étroitement au drame shakespearien, grâce aussi à l’apport d’une partition originale signée John Gzowski. Une musique surtout fonctionnelle et linéaire, décor sonore sans grande personnalité mais d’une bonne efficacité dramatique, parce qu’agencé avant tout sur mesure. En découlait un concept chorégraphique riche en images fortes, concentré, très bien construit : tout ce que le présent Hamlet du Ballet de l’Opéra national du Rhin n’est pas tout à fait.


La faute, avant tout, à un patchwork musical empirique. Le projet d’un grand ballet narratif avec orchestre peut certes justifier cette option, mais dans ce cas, commander une partition originale reste infiniment préférable : John Neumeier l’a fait pour Die kleine Meerjungfrau (Lera Auerbach) ou Liliom (Michel Legrand), Christopher Wheeldon pour Alice’s Adventures in Wonderland (Joby Talbot), avec de vrais chefs‑d’œuvre à la clé. Sinon, reste toujours la possibilité d’un assemblage, mais avec, alors, quelques règles d’or qu’il est dangereux de transgresser : pas plus d’un ou deux compositeurs différents (trois maximum), éventuellement dans des genres qui contrastent beaucoup – ce qui n’est pas du tout interdit –, et si possible des œuvres qui n’appartiennent pas au répertoire courant. Troisième règle : respecter, dans l’ensemble, au moins des mouvements entiers, sans les charcuter. Là encore, Neumeier reste une référence absolue pour l’exercice : Die Kameliendame, Ein Sommernachtstraum, Die Glasmenagerie, Endstation Sehnsucht, Anna Karenina... liste en fait interminable, dont on ne citera ici que quelques exemples, de projets qui cherchent à rester au plus près de la narration d’un chef‑d’œuvre littéraire ou dramatique. On n’oublie évidemment pas Hamlet 21, et son sublime assemblage de musiques de Tippett, mais qui ne correspond pas tout à fait à cette catégorie, Neumeier ayant choisi (prudemment ?) de beaucoup élargir le cadre autour du drame de Shakespeare.


Ici, la partie musicale repose sur le pianiste Tanguy de Williencourt, qui a une très bonne culture et qui est aussi un très bon chef de chant. Son choix de pièces – évidemment concerté avec le chorégraphe Bryan Arias – est efficace, mais il contrevient de façon patente à au moins deux des règles d’or énoncées plus haut, et ne fonctionne pas toujours bien. Sibelius comme compositeur principal, bonne idée, car ses musiques sont d’une fluidité et d’une imprévisibilité formelle fécondes. Mais il y a ici beaucoup trop de mouvements de symphonies immédiatement reconnaissables, et surtout qu’on a mémorisés dans des interprétations bien plus prégnantes et convaincantes que ce qu’est en mesure de proposer, ce soir un Orchestre national de Mulhouse en bonne forme instrumentale, mais qui ne sonne pas bien. Ici Sibelius paraît chétif, plat, comme dénervé ; et ce n’est pas seulement un problème d’acoustique, ni même, peut‑être, d’effectif trop réduit. Ce qui manque, pour donner du nerf et du corps, c’est le professionnalisme d’un vrai chef aguerri, ce que Tanguy de Williencourt, musicien au demeurant tout à fait sympathique et respectable, n’est pas, ou du moins pas encore. Tchaïkovski est aussi assez souvent convoqué, et fonctionne, en fait, plutôt mieux. Pour les moments plus méditatifs apparaissent aussi la « Mort d’Aase » du Peer Gynt de Grieg ou la « Valse triste » de Sibelius : oui, bon... musiques sublimes, évidemment, mais il y avait moyen de trouver autre chose de moins immédiatement balisé. Lors de l’apparition du spectre, une brève séquence de Chostakovitch fait aussitôt dresser l’oreille. Là, oui, c’est une vraie piste pour Hamlet, mais avec probablement des effectifs orchestraux trop conséquents à prévoir pour une soirée complète. D’où, malheureusement, un bilan musical mitigé, qui plombe un peu l’ambiance.


Un décor très structuré (trop ?) alourdit aussi le concept : de grandes et intimidantes murailles sombres, de beaux éclairages rasants, mais tout cela reste un environnement rigide, là où quelques accessoires plus poétiques et mobiles fonctionneraient sans doute mieux. Là encore, un parti pris respectable, mais qui n’aboutit qu’à un résultat un peu scolaire, voire daté. Les costumes de Bregje Van Balen, eux, sont splendides : vraiment un très beau travail de créatrice, comme on n’en voit plus guère sur les scènes aujourd’hui, même à l’opéra, et c’est grand dommage. Et puis reste la chorégraphie de Bryan Arias, très polyvalente, que l’on ressent souvent nourrie d’un processus d’élaboration collectif, en étroite porosité avec des suggestions émanant des danseurs eux‑mêmes, et c’est très bien ainsi. Un langage souple, qui ne craint pas de rendre hommage à une danse plus classique et virtuose dans la scène des comédiens, et aussi dans quelques beaux tableaux d’ensemble (un peu trop rares, peut‑être, dans le scénario choisi). Les soli sont également très inspirés, dont celui des remords de Claudius en seconde partie, voire le présumé « To be or not to be » de Hamlet en fin de première partie. Mais attention, quand même : déjà, il vaut sans doute mieux avoir en tête le souvenir précis d’une représentation théâtrale d’Hamlet pour suivre vraiment ce qui se passe, alors quand on brouille de surcroît les pistes en donnant une importance inusitée au rôle d’Ophélie, présente de bout en bout et assumant des fonctions qui ne sont en principe pas les siennes, on risque de perdre encore davantage en clarté de lecture.


Et puis, bien sûr, la soirée tient beaucoup à l’excellence des danseurs du Ballet du Rhin, qu’on devrait pouvoir tous citer ici tant leur prestation est exemplaire : finition technique, y compris dans les ensembles, incarnation sensible de rôles très fouillés sur le plan psychologique, un investissement vraiment expressif, où l’art finit par cacher l’art, bref, une danse comme on l’aime... Bravo !


Ce nouveau Hamlet fera-t-il longtemps de l’usage ? Pas sûr, mais la tentative reste intéressante. Et puis, après tout, si un public très jeune, largement présent dans la salle ce soir, peut en retirer l’envie de lire ou d’aller voir Shakespeare (le vrai !), voire de s’intéresser de façon plus poussée au genre du ballet narratif – trop rarement pratiqué en France, alors qu’il l’est souvent en Allemagne (un Literaturballett, en quelque sorte) –, alors oui, ce serait déjà un très beau résultat.



Laurent Barthel

 

 

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