|
Back
Un invertébré nommé Anton Bruckner Paris Philharmonie 02/09/2026 - et 8 (Luxembourg), 10 (Köln), 11 (Hamburg) février 2026 Anton Bruckner : Symphonie n° 8 en ut mineur, A. 117 (édition Haas) Koninklijk Concertgebouworkest, Klaus Mäkelä (direction)
 K. Mäkelä (© Marco Borggreve/Koninklijk Concertgebouworkest)
Philharmonie de Paris évidemment comble pour accueillir un des tous meilleurs orchestres du monde, dirigé qui plus est par une star de la baguette tout juste trentenaire qui va en devenir le directeur musical à compter du mois de septembre 2027, au surplus dans un des monuments de la musique symphonique, la Huitième Symphonie d’Anton Bruckner, triomphalement créée à Vienne en 1892. Si la formation amstellodamoise connaît cette œuvre sur le bout des doigts pour l’avoir jouée à de multiples reprises sous la direction de brucknériens aussi patentés qu’Eduard van Beinum (dans un enregistrement célèbre de 1955), Bernard Haitink ou Riccardo Chailly, on ne peut en dire autant de Klaus Mäkelä qui opte ici pour le sommet symphonique du compositeur autrichien, alors qu’il aurait pu commencer par diriger les plus accessibles Quatrième ou Septième. Et c’est à ce décalage orchestre/chef que l’on aura assisté ce soir, tout au long d’un concert qui n’aura pas tenu ses promesses, tant s’en est fallu.
Ne boudons pas notre plaisir sur au moins un point : l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam reste à l’évidence une fabuleuse phalange ! La soixantaine de cordes offrirent ainsi au public une plénitude sonore et un legato admirables, notamment dans l’Adagio, où violoncelles et altos s’illustrèrent tout particulièrement. Certes, on aura pu constater quelques petits moments de flottement ou un manque de netteté dans certaines attaques (les violoncelles dans le Trio au sein du Scherzo) mais la beauté plastique l’emporta de loin. La petite harmonie ne fut pas en reste grâce à des solistes irréprochables (mention particulière au hautboïste Ivan Podyomov et au clarinettiste, ancien du National de France, Carlos Ferreira), à l’instar de cuivres à la fois puissants et brillants. N’oublions pas non plus Bart Jansen, formidable timbalier dont le jeu, dans le dernier mouvement, était un spectacle visuel en soi.
Mais, quand bien même l’orchestre serait excellent, la réussite d’une telle œuvre nécessite surtout un chef qui en fasse quelque chose, qui la dirige avec une vision devant aller de la première à la dernière note non pas de chaque mouvement mais bien de la symphonie tout entière, au risque de passer à côté de tout ce qui constitue la grande architecture brucknérienne. Or, à ce jeu‑là, Klaus Mäkelä ne nous aura pas convaincu même si l’entente entre lui et l’orchestre a pu parfois donner de très bons résultats (voir ici et surtout ici). Dès le début du premier mouvement, le chef aborde cette musique avec un lyrisme excessif, dans un tempo très retenu (son interprétation dépassant l’heure et demie), légèrement alangui, les pizzicati des cordes manquant de mordant et les couleurs ne s’avérant pas assez sombres. De fait, à la fin de l’Allegro moderato, les trompettes, qui s’apparentent à celle d’un véritable Dies iræ, n’imposent aucune noirceur et n’instillent pas davantage de grandeur. Tout cela s’avère finalement assez lisse, Mäkelä n’exploitant pas comme il le faudrait l’éventail des nuances que l’on a pu entendre dans cette même œuvre, sous d’autres baguettes. Quant au Scherzo, il illustre une fois de plus la tendance du chef à éclairer certains passages au détriment d’une appréhension d’ensemble, ses coups de talon sur l’estrade ne suffisant pas à galvaniser un orchestre qui ne parvient pas à jouer ce mouvement avec le côté implacable que revêtent généralement les puissants scherzos brucknériens. L’immense Adagio fut plutôt bien fait, Mäkelä bénéficiant il est vrai de cordes somptueuses ; même si les équilibres au sein de l’orchestre auraient sans doute pu être davantage soignés (il fallait bien tendre l’oreille pour entendre ces sublimes montées des trois harpes, clôturant des tensions de cordes ébouriffantes), sa conduite du plus long mouvement jamais composé par Bruckner mérite tout de même de vifs éloges. De fait, quelle déception à l’écoute du Finale. Feierlich, nicht schnell qui s’avéra, comme le premier mouvement avant lui, totalement apathique, sans tension, le chef jouant ces vingt minutes de musique sous la forme de séquences successives, mais sans aucune appréhension d’ensemble là non plus. La coda, pourtant si grandiose (comme celle de la Quatrième par exemple), fut précipitée alors qu’elle aurait dû plutôt couronner l’œuvre mais de cela, nous aurons été privés.
Bien que le public fût assez enthousiaste, applaudissant avec ferveur la coqueluche parisienne de la direction d’orchestre, avouons que nous avions plutôt à l’esprit la phrase qu’un critique aurait prononcée à l’égard d’un enregistrement de la Messe en si mineur par l’encore jeune Karajan (on ne prête qu’aux riches) : « peut‑être connaît-il toutes les notes par cœur, mais il n’en a compris aucune ».
Le site de Klaus Mäkelä
Le site de l’Orchestre royal du Concertgebouw
Sébastien Gauthier
|