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La Radio bavaroise en costumes d’époque

München
Herkulessaal
02/08/2026 -  
Johann Sebastian Bach : Cantate « Widerstehe doch der Sünde », BWV 54 – Cantate « Freue dich, erlöste Schar », BWV 30 : 5. « Kommt, ihr angefochtnen Sünder » – Cantate « Gott ist unsre Zuversicht », BWV 197 : 3. « Schläfert allen Sorgenkummer »
Johann Christoph Bach : Lamento « Ach, dass ich Wassers g’nug hätte »
Georg Friedrich Händel : Concerto grosso en si bémol majeur, opus 3 n° 1, HWV 312 – Ariodante, HWV 33 : « Scherza infida! » – Grand Concerto en si bémol majeur, opus 6 n° 7, HWV 325

Tim Mead (contre-ténor)
BRSO barock, Sir Simon Rattle (direction)


T. Mead, S. Rattle (© Bayerische Rundfunk/Astrid Ackermann)


Odeonsplatz, à Munich, le dimanche matin, peu avant 11 heures. Le joli carillon aléatoire des cloches de la Bavière catholique traverse l’air froid et appelle à l’office. Mais les petits groupes qui convergent vers la Herkulessaal voisine se dirigent, ce matin‑là, vers un autre rite : celui d’une Allemagne luthérienne et d’un Bach d’église, revisité par Sir Simon Rattle, avec, en contrepoint, quelques détours italiens, incises haendéliennes destinées à élargir le cadre.


La veille au soir, Rattle dirigeait encore, à l’Isarphilharmonie, Le Radeau de la Méduse de Hans Werner Henze. Presque trois siècles d’écart : un vertigineux saut d’esthétique et de langage, et cette manière de passer d’un univers à l’autre sans transition apparente, typique d’un musicien curieux de tout. Cette versatilité s’inscrit désormais au cœur de la relation du chef britannique avec les forces musicales de la Radio bavaroise. Pour ce concert matinal, ce n’est pas l’effectif symphonique habituel qui est convoqué, mais un sous‑groupe de musiciens, le BRSO barock, formation historiquement informée. Un intérêt pour les pratiques anciennes qui ne date pas d’hier à Munich, puisqu’il s’est construit depuis plus de vingt ans au contact de personnalités telles que Ton Koopman, John Eliot Gardiner, Nikolaus Harnoncourt et bien d’autres. Rattle, sans avoir initié le mouvement, lui a cependant donné une impulsion nouvelle, plus systématique et plus assumée, sous une appellation BRSO hip, signalétique de nouveauté, qui, curieusement, a depuis disparu. Diapason à 415, cordes en boyau, instruments anciens ou copies d’époque : la grammaire obligée est là. Mais elle n’a rien d’un folklore d’atelier, plutôt une discipline imposée à des musiciens qui restent, quoi qu’il arrive, issus d’une phalange professionnelle de tout premier plan.


On comprend vite qu’il ne s’agit ni d’une brocante ni d’une reconstitution fétichiste : l’ensemble est stable, sûr, assis. Les attaques sont nettes, les lignes soignées, les intonations globalement impeccables. Ni cors ni trompettes requis ce matin, donc, aussi, absence de cuivres naturels – souvent pierre de touche, parfois impitoyable, de ce type d’instrumentarium –, ce qui contribue à la sensation de confort. Quelques rares aspérités se nichent ailleurs, comme ce basson qui grince par instants, telles d’indiscrètes ferrures d’armoire Louis XIII dans un salon presque trop bien rangé. Les baroqueux les plus militants y verraient peut-être trop de prudence, pas assez de débraillé ; l’oreille d’un mélomane plus « générique », elle, apprécie particulièrement cette élégance sans heurt, qui évite l’affectation comme l’âpreté.


Le cœur vocal du programme repose sur le Britannique Tim Mead. Un contre‑ténor, ou plutôt falsettiste alto – terme plus exact, tant l’étiquette « contre‑ténor » sert aujourd’hui d’intitulé passe‑partout et musicologiquement peu rigoureux – qui impose un timbre de belle qualité, homogène, ductile, avec une musicalité évidente. La prononciation, en revanche, demeure parfois incertaine, ce qui facilite, il est vrai, la stabilité de l’émission. Mais les points forts sont ailleurs : l’art de faire respirer une ligne, de colorer les attaques, de laisser une dissonance s’épanouir sans trop la marquer...


Le sommet, incontestablement, arrive avec le Lamento de Johann Christoph Bach (1642‑1703), Ach, dass ich Wassers g’nug hätte. Soutenue par un instrumentarium réduit – un violon, trois altos, violoncelle et contrebasse –, la richesse harmonique de la proposition surprend et captive. Des dissonances intensément expressives, un langage encore proche de Monteverdi et de Schütz, mais habité d’une force intérieure qui annonce les fulgurances des générations d’après (Johann Christoph Bach était le grand‑oncle de Jean‑Sébastien). Le soutien des cordes est ici remarquable : Rattle obtient une profondeur de son et une respiration collective qui font de cette page un moment de vraie suspension, hors du temps.


Les cantates pour alto, celles du Jean‑Sébastien le plus sobre, le plus piétiste, installent un climat différent, mais d’une intériorité non moins prégnante. La comparaison avec les interprétations désormais historiques d’Andreas Scholl vient naturellement à l’esprit, un voisinage que les propositions de Tim Mead supportent en général assez bien, même si l’authenticité idiomatique – la pâte de langue, la façon de sculpter l’allemand – n’atteint pas le même degré d’évidence. On regrette aussi, dans les mouvements rapides, une virtuosité de vocalisation parfois moins assurée, avec des appuis qui cherchent leur place. Là, un mezzo féminin – on pense évidemment, avec un tel chef, tout de suite à Magdalena Kozená – apporterait sans doute une autre assise, une autre densité. Mais le parcours reste cohérent, et d’une belle tenue.


Haendel apporte, lui, davantage d’insouciance et de théâtre. Avec l’incontournable « Scherza infida! » d’Ariodante, archi rebattu mais toujours efficace, Tim Mead s’arroge magistralement l’espace d’un vrai récit intérieur, en dialogue avec un basson joliment inspiré, avant la créativité d’un da capo inventif, sans chichis ni surcharge. On comprend facilement que ce seul air continue de porter à lui seul l’essentiel de la fortune scénique d’Ariodante : quand il est aussi fermement tenu sur le plan expressif, c’est un pur moment de vérité. Détail amusant mais révélateur : les pizzicati des basses, reconnaissables entre tous, superbement généreux, sonores, charnus, que l’on identifie immédiatement comme ceux de l’Orchestre de la Radio bavaroise. Mais le problème, là, c’est qu’ils sont parfois trop présents : trois violoncelles et deux contrebasses, en l’occurrence, déséquilibrent un peu l’ensemble.


Les deux Concerti grossi de Haendel, enfin, offrent à Rattle un terrain de jeu idéal : couleurs, contrastes, vitalité rythmique, dont un hornpipe final mené avec une énergie communicative. Tout n’est pas également inspiré : dans certains mouvements intermédiaires, l’élan se relâche, la phrase paraît tourner un peu à vide. Mais l’ensemble convainc par son allant, par la netteté des plans, et surtout par la manière dont l’orchestre parle : bois fruités, cordes agiles, articulations nettes sans sécheresse. Un esprit baroque, oui, mais qui n’agace jamais les gencives. A noter un petit mystère d’intendance : l’ordre des deux concertos de Haendel a été inversé en cours de route, sans annonce. Rien de dramatique, mais un curieux flottement dans une organisation par ailleurs très maîtrisée. Le concert, bouclé en 1  heure 15 sans entracte, se referme sans bis, laissant retourner à ses activités dominicales un public manifestement comblé et heureux.



Laurent Barthel

 

 

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