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Ondrej Adámek en lévitation

Paris
Maison de la radio et de la musique
02/07/2026 -  
Georges Aperghis : Etudes VII et VII
Mikel Urquiza : Un désir d’amitié - Concerto pour clarinette, violoncelle, piano et orchestre
Betsy Jolas : Tales of a Summer Sea
Ondrej Adámek : Where are you?

Magdalena Kozená (mezzo-soprano), Trio Catch : Martin Adámek (clarinette), Eva Boesch (violoncelle), Sun‑Young Nam (piano)
Philharmonique de Radio France, Peter Rundel (direction)


O. Adámek (© Astrid Ackermann)


Conçues comme des « laboratoires compositionnels », les Etudes de Georges Aperghis développent chacune une idée‑force afin de renouveler les sonorités de l’orchestre. Réuni en très grande formation (bois par quatre, trente violons, etc.) quoique plutôt économe en percussions, le Philharmonique de Radio France donne corps à cette musique concentrée qui, à l’image des Pièces opus 6 de Webern, alterne formations chambristes et tutti. La première, davantage circulaire que linéaire, fait grand usage du sul ponticello. Plus développée, la seconde adopte une écriture à la fois divisionniste (par pupitre) et compacte (clusters), entrecoupée d’unissons péremptoires avant que les deux piccolos n’amorcent une coda aux allures de marche.


Un désir démesuré d’amitié est au départ un vers du poème de Jacob Israël de Haan gravé sur l’Homomonument d’Amsterdam en hommage aux homosexuels victimes des nazis. Mikel Urquiza (né en 1988) manifeste par là‑même son « amitié » pour les membres du Trio Catch : Martin Adámek, Eva Boesch et Sun‑Youg Nam. D’humeur résolument jovial, le premier mouvement, « Q », évoque la communauté queer. Mais là où le Thomas Adès d’Asyla nous plongeait dans la transe confinée d’une boîte de nuit, le talentueux Urquiza privilégie un espace plus ouvert, où voisinent une multitudes d’effets bizarres (appeaux, fanfares exubérantes). Le chant nostalgique de II « Le seul visage », qu’on eût aimé plus développé, se veut un hommage à Hervé Guibert avant le déchaînement assumé de III « Dévier, défier » dont « l’euphorie de plein air » sur fond de manifestation renoue avec l’énergie du premier mouvement. La tension se mue en convulsion quand les gestes exhibés dans la cadence démonstrative des trois solistes, avec force clusters au piano, essaiment à tout l’orchestre. « Espiègle » (titre de l’album monographique que L’empreinte digitale lui a consacré en 2023), le compositeur franco‑espagnol le demeure résolument dans sa partition – sa première pour grand orchestre et probablement sa plus ambitieuse à ce jour – dont on pourra trouver la débauche d’effets incongrus (marteau, sirène, sifflets) insuffisamment canalisée.


Œuvre la plus ancienne de cette édition du festival Présences, Tales of a Summer Sea (1977) voit Betsy Jolas (née en 1926) payer son tribu au genre très plébiscité de la marine musicale. Moins économe dans son effectif qu’un Sibelius (Les Océanides, 1914), moins rébarbative dans ses procédés qu’un John Luther Adams (Become Ocean, 2013), la doyenne des compositrice d’aujourd’hui n’en propose pas moins une expérience immersive à travers une forme continue en « trains de vagues ». C’est cette forme continue, sans le moindre silence (« comme la mer... ! »), qui retient en premier l’intention et permet à la musique, conçue à l’origine pour accompagner une production télévisuelle de La Tempête de Shakespeare, d’échapper à l’écueil de l’illustratif. Peter Rundel joue sur les déflagrations et les jusants, les creux et les vides du « Philhar’ » dont les percussions résonantes inondent le public, au moment de la coda, d’une spectaculaire vague scélérate crénelée d’écume.


Pour Where are you ? (« Où es‑tu ? », 2021), commande de « musica viva » (Munich), Ondrej Adámek a remisé sous le boisseau les instruments polymorphes qui ont fait sa notoriété, telle la fameuse Airmachine. Il ne renonce pas pour autant à ses techniques d’écriture et autres modes de jeu situés à la frontière du son et du bruit, des hauteurs tempérées et de l’infrachromatisme. Ce cycle de onze stations traite de l’opposition du corps et de l’esprit à travers des textes de divers lieux, origines et langues (choisies pour la qualité sonore de leurs phonèmes). Le Notre Père (en araméen) voisine avec les visions de sainte Thérèse, dont la célèbre lévitation, objet de la huitième pièce, donne lieu à la seule percée opératique de la voix. Le reste du temps, Magdalena Kozená est davantage sollicitée pour ses qualités de diseuse, aux accents de pythie habitée par la quête de l’amour divin, que de cantatrice. Peter Rundel entre dans la danse avec une mémorable « Saeta » farcie de mélismes arabisants. Chaque pièce possédant sa propre couleur, on n’en finirait pas de consigner les bonheurs de textures et de timbres du compositeur tchèque : il y a du Mahler dans ces citations de mélodies populaires et les panoplies orchestrales – insolites toujours, prévisibles jamais – qui les enrobent. Moments suspendus et public en transe.



Jérémie Bigorie

 

 

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