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Le violon en majesté à Gstaad Gstaad Eglise de Rougemont 02/01/2026 - Dimitri Chostakovitch : Trio avec piano n° 1 en ut mineur, opus 8
Piotr Ilyitch Tchaïkovski : Trio avec piano en la mineur « A la mémoire d’un grand artiste », opus 50
Martina Filjak (piano), Vadim Repin (violon), Julia Hagen (violoncelle)  (© Raphaël Faux)
La vingt-sixième édition des Sommets Musicaux de Gstaad a débuté le 30 janvier, pour se terminer le 7 février. La manifestation, placée sous la direction artistique de Renaud Capuçon, met cette année le violon à l’honneur, avec Vadim Repin comme mentor de sept jeunes violonistes prometteurs qui donneront chacun un récital. Grâce au Prix Thierry Scherz et au Prix André Hoffmann, deux d’entre eux pourront enregistrer leur premier disque. Par ailleurs, le compositeur en résidence Yves Chauris créera l’œuvre Bleu sur bleu, qui sera interprétée à la chapelle de Gstaad en première mondiale. Une adaptation de la Symphonie Pastorale de Beethoven avec des dessins en direct par Grégoire Pont devrait ravir le jeune public. La programmation fait aussi la part belle à des musiciens confirmés tels que Martha Argerich (qui va remplacer Hélène Grimaud au pied levé), Emmanuel Pahud, Mao Fujita, Kian Soltani ou encore le ténor Pene Pati, ainsi qu’à des ensembles réputés comme la Camerata de Berne, la Camerata de Salzbourg, l’Orchestre de chambre d’Europe et l’orchestre Les Siècles. Au‑delà de sa fonction de directeur artistique, qu’il exerce depuis 2016, Renaud Capuçon se produit en tant que violoniste et chef d’orchestre. Son implication scénique est une constante des Sommets Musicaux de Gstaad, où il collabore régulièrement avec des formations comme l’Orchestre de chambre de Lausanne, dont il est le directeur musical. Le célèbre violoniste est également le maître d’œuvre de la mission de transmission du festival, supervisant la sélection des jeunes talents pour les concerts de l’après‑midi ainsi que pour les prix, perpétuant ainsi l’esprit de « maître à élève ». Et, bien évidemment, il utilise sa notoriété internationale et son carnet d’adresses pour attirer des solistes de premier plan, transformant Gstaad en un carrefour incontournable de la musique de chambre en hiver.
Le concert réunissant Vadim Repin, la violoncelliste Julia Hagen et la pianiste Martina Filjak restera incontestablement comme l’un des moments forts de l’édition 2026 car le célèbre violoniste ne s’était plus produit en Suisse depuis de nombreuses années. Comme il réside toujours en Russie, sa présence a fait grincer quelques dents. Mais son talent demeure incontestable. Une fois les trois musiciens installés sur le podium de l’église de Rougemont, la pianiste, confondant l’ordre du programme, s’est lancée avec fougue dans le Trio de Tchaïkovski, sous le regard amusé de ses partenaires. S’avisant de sa méprise, elle s’est arrêtée dans un grand éclat de rire, rapidement partagé par ses deux complices. Fort heureusement, ce « départ raté » n’a en rien perturbé leur concentration et le concert a été tout simplement mémorable. La soirée était consacrée au répertoire russe, mettant en lumière deux œuvres majeures, l’une marquée par la jeunesse et l’autre par le deuil. Le Premier Trio avec piano de Chostakovitch a été composé en 1923, alors que le musicien n’avait que 17 ans. Il s’agit d’une œuvre de jeunesse ardente, dédiée à son premier amour. Un seul mouvement fluide où alternent lyrisme romantique et fulgurances dramatiques préfigure déjà le style futur du compositeur. La seconde œuvre du programme, le Trio pour piano « A la mémoire d’un grand artiste », a été écrite en 1881‑1882 en hommage à Nikolaï Rubinstein, fondateur du Conservatoire de Moscou, ami et mentor de Tchaïkovski. C’est une œuvre monumentale en deux mouvements (un Pezzo elegiaco et un vaste thème avec variations), exigeant une virtuosité et une endurance hors normes, particulièrement pour le piano. La complicité entre les trois musiciens sautait aux yeux, avec notamment des regards appuyés de Julia Hagen en direction de Vadim Repin. Le trio d’artistes a offert une soirée marquée par un bel équilibre entre la sagesse du musicien aguerri et la fougue de la nouvelle génération. Vadim Repin a imposé une autorité naturelle et une sonorité d’une grande noblesse, extrêmement poignante dans les sections élégiaques de l’ouvrage de Tchaïkovski. Le jeu particulièrement intense de la violoncelliste Julia Hagen et, on l’a dit, sa complicité avec le violon ont offert un contrepoint chaleureux et profond, essentiel dans les dialogues mélancoliques du Trio de Chostakovitch. Quant à Martina Filjak, elle a magistralement soutenu l’édifice sonore, notamment dans le Trio de Tchaïkovski, dont la partie de piano est quasi orchestrale, avec une précision et une puissance impressionnantes. Une très grande soirée de musique de chambre, durant laquelle l’excellence technique s’est effacée derrière une émotion brute et intense.
Le site des Sommets Musicaux de Gstaad
Claudio Poloni
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