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Leonskaïa radieuse, Guggeis prometteur

Karlsruhe
Konzerthaus
01/31/2026 -  et 30 janvier 2026 (Stuttgart)
Johannes Brahms : Concerto pour piano n° 1 en ré mineur, opus 15
Antonín Dvorák : Symphonie n° 7 en ré mineur, opus 70, B. 141

Elisabeth Leonskaïa (piano)
SWR Symphonieorchester, Thomas Guggeis (direction)


(© Laurent Barthel)


Le Premier Concerto pour piano de Brahms, puis la Septième Symphonie de Dvorák : un programme irrésistible ! L’enchaînement s’impose par ses convergences : même romantisme à vif, même tonalité de  mineur, même densité sombre, parfois torturée. Une véritable congruence de climats, à laquelle s’ajoute, très perceptible, l’empreinte « germanique » exercée par Brahms sur son ami Dvorák. Et lorsque l’affiche annonce de surcroît la présence d’une des pianistes les plus remarquables de notre époque, une telle soirée prend naturellement rang parmi les rendez-vous à ne pas manquer.


Ce concert s’inscrit dans la courageuse programmation d’un organisateur privé, les Karlsruhe Konzerte, qui propose chaque année un abonnement de six soirées. La formule mise sur un vedettariat assumé, mais sans renoncer à d’évidentes exigences artistiques. La saison 2025‑2026 en apporte la démonstration : quatre concerts d’orchestre et deux récitals de piano, aux programmes intelligemment agencés, dont les têtes d’affiche attirent d’emblée l’attention – Martin Stadtfeld, Christopher Park, Baiba Skride, Julian Rachlin, Elisabeth Leonskaïa, Martha Argerich...


Le cadre, lui aussi, a de quoi séduire : la salle du Konzerthaus de Karlsruhe, en plein centre‑ville. Un bâtiment édifié au début du siècle dernier, qui a en grande partie survécu aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale et a même accueilli « provisoirement » les représentations de la troupe de l’Opéra de Karlsruhe, détruit en 1944, jusqu’à l’inauguration de son nouveau Badisches Staatstheater en 1975. Plus récemment, ce Konzerthaus a été modernisé et repensé, tout en conservant avec bonheur certains éléments de son architecture néoclassique d’origine. Le résultat : un lieu élégant et fonctionnel, d’environ mille places, une acoustique de qualité, mais une jauge et un volume qui accusent certaines limites dès qu’il s’agit de grande forme symphonique. Ce soir, l’orchestre, pourtant de dimension moyenne, semble à l’étroit au point que le chef peine à se frayer un chemin jusqu’au podium, et, dans les premiers rangs, l’impact sonore se révèle très « frontal », sans toutefois virer à la saturation. A cette réserve près un bel outil, au service d’une initiative d’autant plus méritoire qu’elle doit composer avec l’évidente concurrence du Festspielhaus de Baden‑Baden voisin, à moins d’une demi‑heure de route.


Placé au sixième rang, juste en face du clavier, on peut vivre en tout cas ce soir une expérience rare : une quasi‑intimité avec l’une des plus géniales pianistes du moment, confrontée à l’un des plus intimidants massifs concertants de tout le répertoire. On ne présente plus Elisabeth Leonskaïa, ou peut‑être, au contraire, devrait‑on à nouveau davantage souligner son importance, puisque sa carrière, à 80 ans, a forcément tendance maintenant à se restreindre un peu. Longtemps partenaire de Sviatoslav Richter, prodigieuse interprète de Mozart, Beethoven et Schubert, restée d’abord dans sa sphère russe native mais Viennoise d’adoption depuis presque cinquante ans : une artiste qui n’a jamais orchestré un grand tapage autour de sa personne mais qui dès qu’elle s’installe devant son clavier, met impérieusement terme à toute tentative de pinaillage ou de comparaison, tant ce qu’elle propose est tout simplement unique et indiscutable. Un concerto parcouru comme une immense pièce de musique de chambre avec piano principal, où la soliste tout à la fois maîtrise sa partition, pourtant noire de notes, comme si elle était en train de l’improviser dans l’instant, et en même temps continue à posément écouter ce qui se passe autour d’elle, en prenant un manifeste plaisir à interagir avec cet environnement orchestral pourtant monumental. Quelques infimes dérapages de doigts dans les accords les plus touffus, un fugitif trou de mémoire vers la fin du premier mouvement, superbement rattrapé en moins de deux secondes, et en gardant le sourire (chapeau !), peut‑être aussi une puissance de frappe qui n’est plus tout à fait celle d’autrefois, mais quelle leçon ! Ces cinquante minutes comptent parmi celles qu’on n’oublie pas – à l’égal, d’ailleurs, du souvenir laissé par Elisabeth Leonskaïa dans le Concerto « Empereur » à Baden‑Baden en décembre 2019. Mozart en bis, comme souvent avec elle, et avec ici peut‑être le pari le plus difficile : la simplicité toute nue de l’Andante de la Sonate K. 545, ou comment nous faire rester sans discontinuer sur les cimes, en transcendant totalement un matériau qui paraît si souvent prosaïque et banal sous d’autres doigts.


Pas un mot sur l’orchestre jusqu’ici, et pourtant... Le SWR Symphonieorchester, toujours convalescent après le recompactage brutal qui lui a donné naissance en 2016, n’est certes pas encore une phalange de rêve. Mais l’ensemble dispose à présent de notables atouts, en particulier du côté de vents en plein renouvellement (premier cor, hautbois, clarinette, flûte...), même si les cordes demeurent trop touffues. En tout cas un instrument dont Thomas Guggeis parvient à tirer des aspects très intéressants. Sans doute ce jeune chef a‑t‑il été promu trop tôt à la tête de l’Opéra de Francfort, où sa relative inexpérience essuie encore trop souvent les plâtres, mais en symphonique, il paraît nettement plus aguerri. Dans Brahms, on apprécie beaucoup son attention au modelé de la petite harmonie – en particulier les transitions entre les phrases sont très travaillées – et puis bien sûr sa collaboration détendue avec sa prestigieuse soliste d’un soir. Tempi plutôt lents, qui laissent une certaine emphase s’installer, et pourtant toujours le sentiment d’une véritable progression commune entre le piano et l’orchestre. Mention très bien, donc. Et même, dans Dvorák, une véritable impériosité, lecture très dynamique, contrastée, avec de beaux climats, dont la tension ne se relâche que fort peu souvent. Galvanisé par une gestique un rien déroutante à regarder mais efficace, l’orchestre relaie bien des intentions qui paraissent toujours pertinentes, avec parfois, seule réserve, trop de débordements sonores mal contrôlés. Mais dans une symphonie aussi souvent sombre, un tel dommage collatéral reste, de fait, véniel.


Prochaine date majeure au Konzerthaus : Martha Argerich, le 7 mars, en tournée à deux pianos avec la jeune pianiste allemande d’origine coréenne Shin‑Heae Kang. Encore une occasion trop belle pour ne pas la saisir !



Laurent Barthel

 

 

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