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Martha Argerich, l’âme du « Piano Symphonique » Lucerne Centre de la culture et des congrès 01/16/2026 - Ludwig van Beethoven : Sonate pour violoncelle et piano n° 2 en sol mineur, opus 5 n° 2 [*] – Sonate pour violon et piano n° 9 en la majeur « A Kreutzer », opus 47 [*]
Claude Debussy : En blanc et noir – Prélude à l’après‑midi d’un faune (arrangement pour deux pianos)
Janine Jansen (violon), Mischa Maisky (violoncelle), Martha Argerich [*], Stephen Kovacevich (piano)  M. Maisky, M. Argerich, S. Kovacevich, J. Jansen (© Luzerner Sinfonieorchester/Philipp Schmidli)
La cinquième édition du festival « Le Piano Symphonique » vient de se dérouler à Lucerne avec grand succès, du 12 au 18 janvier. La manifestation s’est rapidement imposée comme un rendez‑vous majeur de la scène classique suisse. Elle a été créée en 2022 sous l’impulsion de Numa Bischof Ullmann, directeur artistique de l’Orchestre symphonique de Lucerne (Luzerner Sinfonieorchester) pour combler un vide dans le calendrier musical hivernal de la petite cité helvétique et offrir une nouvelle plateforme dédiée exclusivement au piano et à son répertoire symphonique, après la fin du festival de piano d’automne en 2019, lequel était placé, lui, sous la même direction que le festival d’été. On le sait, Lucerne est une ville chargée d’histoire musicale, où de grands compositeurs et pianistes comme Wagner, Rachmaninov, Liszt, Brahms ou encore Mendelssohn ont vécu et travaillé. Pour Numa Bischof Ullmann, « Le Piano Symphonique » est une « affaire de cœur ». La raison d’être du festival est de célébrer la grande tradition du clavier, pas seulement en récital, mais aussi dans sa relation avec l’orchestre symphonique. Portée par l’esprit aventureux de son créateur, la manifestation s’écarte des sentiers battus pour accorder une place privilégiée à la (re)découverte d’ouvrages oubliés du répertoire. Elle n’hésite pas non plus à programmer du jazz ou même du rap pour élargir les horizons pianistiques. Et, last but not least, elle sert aussi de vitrine pour promouvoir les jeunes talents émergents. Les concerts se tiennent principalement au KKL, la célèbre salle conçue par Jean Nouvel. « Le Piano Symphonique » repose sur un réseau d’amitiés musicales, illustré notamment par la présence constante de Martha Argerich en tant qu’artiste associée.
Le concert intitulé « Martha Argerich & Friends » a constitué l’un des moments forts de l’édition 2026 du « Piano Symphonique ». Visiblement ravie d’être entourée d’amis musiciens avec lesquels elle aime se produire, la célèbre pianiste argentine a affiché une forme splendide, faisant oublier les annulations dont elle a été coutumière ces derniers temps. Pour la première partie de la soirée, elle a retrouvé Mischa Maisky, avec lequel elle est liée depuis cinquante ans par une formidable complicité artistique. Dans la Deuxième Sonate pour violoncelle et piano de Beethoven, les deux artistes ont adopté une vision moderne et dramatique de l’œuvre, faisant abstraction de toute contrainte historique stricte au profit de l’émotion pure et d’une expressivité intense. Leur complicité musicale, qui sautait aux yeux, a permis des prises de risque sur les tempi et une réactivité instantanée. Les deux musiciens ont anticipé mutuellement leurs intentions les plus subtiles et n’ont pas cherché une rigueur métronomique, mais plutôt une réactivité organique où l’un suivait l’autre instantanément dans les changements d’humeur, créant une impression de découverte en temps réel de la musique, liberté et spontanéité étant les maîtres mots de leur interprétation.
Pour la Neuvième Sonate pour violon et piano de Beethoven, Martha Argerich a été rejointe sur scène par Janine Jansen, scellant une rencontre entre deux tempéraments de feu, caractérisée par une intensité dramatique exceptionnelle. Leur interprétation a été marquée par un dialogue intense plutôt que par une simple démonstration de virtuosité, le duo se distinguant par sa capacité à passer instantanément de moments d’intimité discrète à des explosions d’énergie vitale.
Le dernier duo de la soirée a été particulièrement touchant puisqu’il a réuni Martha Argerich et Stephen Kovacevich, liés par une alchimie évidente pour avoir été mariés et avoir une fille ensemble. Le simple fait de les voir côte à côté sur scène a suscité l’émotion du public. Le pianiste américain a traversé le plateau du KKL à pas très lents, ayant visiblement beaucoup de peine à se déplacer ; il a aussi mis énormément de temps à s’installer au piano, s’asseyant très bas. Mais une fois ses mains posées sur le clavier, il est devenu un autre homme, comme transformé par la musique. Martha Argerich a apporté au duo sa réactivité légendaire, une agilité féline et une capacité à créer des étincelles sonores instantanées. Son jeu dans En blanc et noir, écrit par Debussy pendant la Grande Guerre, a été le moteur rythmique, impulsant une urgence nerveuse. L’approche de Stephen Kovacevich a été plus architecturale et analytique. Là où elle a privilégié l’éclat, lui a apporté une profondeur de toucher et une attention méticuleuse aux nuances, essentielles pour l’atmosphère éthérée du Faune, aucun ne cherchant à dominer l’autre, s’écoutant plutôt et parvenant à fondre leurs attaques pour qu’on ne distingue plus qui joue quelle note.
A la fin du concert, les quatre musiciens sont venus sur scène en se tenant par la main et la salle s’est levée comme un seul homme pour les ovationner longuement. Le lendemain, Martha Argerich, toujours en pleine forme, a joué le Deuxième Concerto pour piano de Beethoven, accompagnée par l’Orchestre symphonique de Lucerne, puis la Petite Suite de Debussy, aux côtés d’Akane Sakai. Le concert s’est terminé sous une nouvelle ovation.
Le site du « Piano Symphonique »
Claudio Poloni
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