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La voix en majesté à Gstaad Gstaad Eglise de Rougemont 12/27/2025 - Gaetano Donizetti : La Fille du régiment : « Ah ! mes amis » [2] – Lucia di Lammermoor : « Fra poco a me ricovero »ess[2]
Giacomo Puccini : Manon Lescaut : « Sola, perduta, abbandonata » [1] – Madama Butterfly : « Un bel dì, vedremo » [1] – La bohème : « O soave fanciulla » [1, 2]
Giuseppe Verdi : Rigoletto : « La donna è mobile » [2] – La traviata : « Parigi, o cara » [1, 2]
Franz Liszt : Paraphrase de concert sur « Rigoletto »
Ruggero Leoncavallo : Pagliacci : « Stridono lassù » [1]
Pablo Sorozábal : La tabernera del puerto : « No puede ser » [2]
Franz Lehár : Giuditta : « Meine Lippen sie küssen so heiss » [1]
Corinne Winters (soprano) [1], Xabier Anduaga (ténor) [2], Maciej Pikulski (piano)
 C. Winters, X. Anduaga (© Patricia Dietzi)
La vingtième édition du Festival de musique de Nouvel An de Gstaad (en anglais « Gstaad New Year Music Festival », GNYMF), qui a débuté le 26 décembre 2025, fait la part belle aux voix, avec au programme des artistes du calibre de Plácido Domingo et Cecilia Bartoli – excusez du peu ! – mais aussi de Vittorio Grigolo, Marina Viotti, Michael Spyres, Anastasia Bartoli, Asmik Grigorian, Josef Jakub Orlinski ou encore Golda Schultz, une affiche qui a de quoi ravir les amoureux de musique lyrique. Le troisième concert de cette édition anniversaire était particulièrement attendu car il réunissait Xabier Anduaga, le jeune ténor basque dont le nom est sur les lèvres de tous les mélomanes, et Corinne Winters, la soprano américaine qui a subjugué le Grand Théâtre de Genève par son incarnation de Jenůfa en mai 2022 puis de Kátia Kabanová en octobre 2022.
Les concerts du GNYMF se déroulent dans les superbes petites églises disséminées tout autour de la célèbre station suisse de Gstaad, des lieux au cadre intimiste idéal pour admirer les artistes de tout près, alors que les grandes scènes sur lesquelles ils ont l’habitude de se produire n’offrent pas cette proximité. Xabier Anduaga a fait très fort, au propre comme au figuré, en ouvrant le récital par le célèbre « Ah ! mes amis » extrait de La Fille du régiment, un air qui est très certainement l’un des plus périlleux de tout le répertoire pour ténor, puisqu’il comporte pas moins de neuf contre‑ut, que le chanteur a enchaînés – à froid, un exploit, il faut bien le dire ! – avec une assurance, une précision et une puissance ahurissantes. Le ténor a d’emblée chanté à pleins poumons, comme s’il se produisait au Metropolitan Opera, et pas dans une petite église d’à peine 300 places, si bien que les spectateurs des premiers rangs ont dû se boucher les oreilles, sans parler de quelques perruques qui ont sûrement dû s’envoler et des piliers de la vénérable bâtisse qui ont dû trembler ! Blague à part, on ne comprend pas pourquoi un chanteur, tout ténor qu’il soit, ne module pas le volume de sa voix en fonction de la salle dans laquelle il se produit. Le lendemain, un autre ténor, Vittorio Grigolo pour ne pas le nommer, offrait un récital bien mieux adapté et nuancé, avec une acoustique parfaitement maîtrisée. Xabier Anduaga a, lui, tout misé, ou presque, sur la puissance vocale ; la fougue et l’impétuosité de la jeunesse dirons‑nous...
Malgré ce (gros) bémol, on ne peut qu’être subjugué par la voix de Xabier Anduaga, une voix de ténor lyrique à l’éclat insolent, aux aigus faciles et brillants, au medium d’airain, à la parfaite homogénéité sur toute la tessiture, au legato admirable, à la flexibilité exemplaire, lui permettant de naviguer avec aisance dans les fioritures et les passages virtuoses, sans parler de la longueur de souffle, tout simplement impressionnante. A tout juste 30 ans, le chanteur s’affirme comme l’une des stars montantes les plus prometteuses de l’art lyrique et on peut affirmer sans risque de se tromper qu’il ira loin, très loin. Son visage n’est pas sans rappeler José Carreras, avec d’ailleurs la même beauté sonore dans la voix, et tout le mal qu’on peut souhaiter au jeune ténor espagnol est qu’il fasse la même carrière que son illustre compatriote. Bravo au GNYMF de nous l’avoir fait découvrir en première suisse !
Corinne Winters évolue, elle, sur une autre planète (lyrique), jouant davantage que son collègue sur l’expressivité et l’émotion, vivant ses personnages et cherchant à les transmettre au public, dans une fragilité touchante. Son approche privilégie les sentiments et le service du texte plutôt que la simple beauté formelle. En dépit de son allure fluette, elle dégage énormément de présence et son énergie radiante lui permet de passer de la tendresse extrême à l’angoisse dévastatrice, comme ce soir dans « Un bel dì, vedremo » de Madame Butterfly.
Les deux artistes n’ont chanté que deux duos ensemble, extraits de La Traviata et de La Bohème, c’est peu, serait‑on tenté d’affirmer. Mais à la réflexion, on se dit que c’était peut‑être mieux ici, tant ces duos ont laissé apparaître leurs différences au lieu de les rapprocher. Une des surprises de ce récital aura été la Paraphrase de concert sur « Rigoletto », dans laquelle Liszt reprend plusieurs airs de l’opéra de Verdi, dont le célèbre « Bella figlia dell’amore », une page que l’excellent pianiste Maciej Pikulski a tenu à faire découvrir au public. Malgré quelques réserves, Corinne Winters et Xabier Anduaga ont offert une magnifique soirée vocale à Gstaad, qui en augure bien d’autres jusqu’au 10 janvier 2026.
Le site du Festival de musique de Nouvel An de Gstaad
Claudio Poloni
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