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Deux demi-voyages Nièvre Millay (Eglise Saint-Maurice) 08/10/2025 - Franz Schubert : Winterreise, D. 911 Faustine Egiziano (soprano), Cyril van Ginneken (piano)
 C. van Ginneken, F. Egiziano
Après le percussionniste Gabriel Michaud la veille, le festival Le vent sur l’arbre continue de faire confiance aux jeunes artistes, avec, du même millésime 2002, Faustine Egiziano. La soprano a étudié à Chambéry, à Grenoble et à la Haute Ecole de musique de Lausanne, dans la classe de Renaud Capuçon et François Sochard pour le violon et avec Brigitte Balleys puis Bernard Richter pour le chant. Elle se présente dans l’église de Millay avec le pianiste et compositeur Cyril van Ginneken (né en 1996), formé à la Haute Ecole de musique de Genève et à la Scuola di Musica de Fiesole auprès de Ricardo Castro.
Pour une soprano de 23 ans, aborder Le Voyage d’hiver (1827) de Schubert n’est pas banal. D’abord parce que le recueil est écrit pour une voix de ténor, souvent chanté par des barytons ou basses, et quand il l’est par des femmes, plutôt des mezzos ou des alti (Christa Ludwig, Brigitte Fassbaender, Nathalie Stutzmann, Angelika Kirchschlager, Anne Sofie von Otter...) – on peut d’ailleurs préciser à cet égard que Faustine Egiziano a choisi les tonalités de la version originale pour ténor. Ensuite parce qu’au‑delà de la maturité qu’exige une telle musique, une vie entière n’est sans doute pas suffisante pour en faire le tour.
Ce récital suscitait donc autant de curiosité que d’appréhension, et ce fut d’emblée celle‑ci qui l’emporta, Faustine Egiziano paraissant tendue, presque tétanisée, dans la première strophe de « Gute Nacht » – probablement le trac. Mais cette impression s’évanouit rapidement, car ce sont ensuite l’intérêt et la satisfaction qui prévalent : la voix s’ouvre pour révéler une diction soignée, un allemand idiomatique, une intonation juste, un timbre agréable sur l’ensemble de la tessiture, avec des aigus faciles et des graves bien assurés.
Même si Faustine Egiziano ne lâche guère prise et a la partition sous les yeux, elle n’a pas la tête dedans, n’hésitant pas à jouer sur les contrastes expressifs, à varier le tempo et la couleur, et frappant par sa capacité à tracer la longue courbe de ces phrases lentes sans filet, presque à découvert. Il y a certes encore bien sûr et de la verdeur, mais également quelques ports de voix un peu excessifs et, surtout, le temps d’approfondir, d’investir et de faire mûrir l’œuvre, d’aller au‑delà d’une succession de pièces pour lui conférer l’unité du parcours de ces vingt‑quatre lieder. Le piano, quant à lui, suscite davantage de réserves, certes très travaillé, mais sans doute trop par rapport à l’approche de la chanteuse, avec une articulation pas toujours très nette, peut‑être en raison de l’utilisation de la pédale.
On se permettra donc de ne pas être d’accord avec cette spectatrice qui ne cesse de répéter à son voisin « C’est insupportable ! Qu’est‑ce qu’elle peut gueuler ! » et qui en tire les conséquences en quittant l’église à la faveur de l’entracte. Car c’est là en fin de compte le principal reproche qu’on pourra formuler à l’issue de cette soirée : pourquoi diable avoir inséré entre les première et seconde parties du cycle un entracte qui vient briser l’atmosphère, couper net la concentration des interprètes et du public ? Certes, Schubert a écrit la partition en deux temps durant l’année 1827, mais n’en a pas moins conçu un continuum qui ne gagne donc en rien à cette étape imposée. S’agit‑il de ménager la voix ? Ou bien de ménager un public dont on a craint une résistance défaillante et un relâchement de l’attention ?
Le site de Cyril van Ginneken
Simon Corley
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