Back
Cheminement contemplatif et... hygiénique Clermont-Ferrand Châtel-Guyon (Eglise Sainte-Anne) 08/06/2025 - Johann Sebastian Bach : Nun komm, der Heiden Heiland, BWV 659 (arrangement Ferruccio Busoni) – Sonate pour flûte et clavecin en mi bémol majeur, BWV 1031 : 2. Siciliano – Ich ruf zu Dir, Herr Jesu Christ, BWV 639 (arrangement Busoni) – Cantate « Herz und Mund und Tat und Leben », BWV 147 : 10. « Jesus bleibet meine Freude » (arrangement Myra Hess) – Das wohltemperierte Klavier (Teil I) : 22. Prélude en si bémol mineur, BWV 867 – Cantate « Was mir behagt, ist nur die muntre Jagd », BWV 208 : 9. « Schafe können sicher weiden » (arrangement Egon Petri)
Benedetto Marcello : Concerto pour hautbois en ré mineur : 2. Adagio (arrangement Bach, BWV 974)
Domenico Scarlatti : Sonate pour clavier, K. 32
Antonio Vivaldi : Concerto pour deux violons, opus 3 n° 11, RV 565 : 3. Largo e spiccato (arrangement Bach, BWV 596)
Frédéric Chopin : Nocturnes, opus 15 n° 3, et opus 37 n° 1 – Berceuse, opus 57 – Fantaisie-Impromptu, opus 66
Georg Friedrich Händel : Suites de pièces pour le clavecin. Second Volume : Suite n° 1, HWV 434 : 4. Menuet (arrangement Wilhelm Kempff)
Claude Debussy : Images (Première Série) : 1. « Reflets dans l’eau » – Suite bergamasque : 3. « Clair de lune » Anne Queffélec (piano)
 A. Queffélec (© Antoine Thiallier)
Initialement prévu au Théâtre de Châtel-Guyon, le récital donné par Anne Queffélec dans le cadre du festival Bach en Combrailles, a été déplacé, en raison d’une climatisation non opérationnelle, en l’église Sainte‑Anne (XIXe) de la petite cité thermale. On ne s’en plaindra pour rien au monde, car au‑delà de la coïncidence entre la patronne de la Bretagne et le prénom de la pianiste, qui ne manque pas de le remarquer en souriant, le lieu mérite d’être découvert pour ses fresques d’inspiration byzantine (1956) de Nicolas Grechny (1912‑1985), ses vitraux (1958) d’Emile Aebischer dit Yoki (1922‑2012) et son chemin de Croix (1961) de l’émailleur sur lave Jean Borel (1896‑1990).
Et, avant tout, il offre un cadre prédestiné pour ce récital. D’abord en raison de son acoustique, pourtant toujours aléatoire dans les édifices religieux mais en l’occurrence bien meilleure que celle de certaines salles de concert. Ensuite parce que le propos contemplatif revendiqué par Anne Queffélec – « Contemplation » était le titre d’un album au programme voisin enregistré il y a dix‑sept ans (Mirare) – est tout à fait adapté à cet espace lumineux et paisible.
Comme elle se plaît à le rappeler, la contemplation ne vaut que si elle est partagée, conformément au précepte Contemplata aliis tradere (« Transmettre aux autres les choses contemplées »), issu de la pensée thomiste et cher aux dominicains. Cette démarche prend la forme d’un cheminement d’un seul tenant – elle demande expressément au nombreux public, remarquablement attentif, de ne pas applaudir entre les seize pièces : une heure et quart de lenteur, aux transitions tonales soigneusement choisies, sollicitant constamment la concentration de l’auditeur au point qu’elle lui pardonne par avance... de s’endormir.
Bach y tient une place importante, festival oblige, mais aussi suivant la recommandation de Richter, pour qui « cela ne fait pas de mal d’en écouter de temps à autre d’un point de vue hygiénique ». Pour autant, l’on ne compte ici qu’une seule page originale (un Prélude du Premier Livre du Clavier bien tempéré) ; pour le reste, le compositeur est donc soit arrangé par de célèbres pianistes (Busoni, Egon Petri, Myra Hess, Wilhelm Kempff), soit arrangeur (du Concerto pour hautbois de Marcello). Ceux qui sont nés la même année (1685), Scarlatti et Haendel, sont également de l’aventure, le premier avec une sonate sous‑titrée Aria, le second avec l’ineffable Menuet en sol mineur de la Première Suite du Second Volume (1733) arrangé par Kempff, qu’Anne Queffélec reprend en bis, sans doute encore plus lentement.
Rien de tapageur, bien sûr : quand il s’agit de Busoni, par exemple, plutôt que la Chaconne qu’il a transcrite – le mot est faible, tant il l’a augmentée –, ce sont deux Préludes de choral les plus méditatifs qui ont été choisis. Quand Haydn a reçu commande des Sept Dernières Paroles, il lui a fallu relever le défi consistant à maintenir l’intérêt dans la succession de sept adagios. Il en va de même ici, où il faut éviter que lenteur ne rime avec ennui, d’autant que les œuvres ne sont pas de celles qui autorisent la débauche de décibels et d’effets du « grand piano ». Alors elle joue sur le rubato, les variations de tempo, la couleur, le toucher, même si la main droite reste plus rhétorique et introvertie que lyrique et expansive.
Et comme le festival n’est pas sectaire, il y a aussi une place pour Chopin, qui admirait Bach, et pour Debussy, qui admirait Chopin : après que deux Nocturnes du premier, au tempo très retenu, se sont mêlés à Vivaldi, Haendel et Bach, tous deux ferment la marche. Entre infinie douceur et emportements romantiques, « Reflets dans l’eau » (1905) et « Clair de lune » (1890/1905), enchaînés attaca, donnent le frisson – alors qu’on associe pourtant peu la pianiste à Debussy, même si elle a enregistré ses Etudes il y a plus de quarante ans. Pour conclure, après une Berceuse (1844) de Chopin qui ne touche pas terre, la Fantaisie-Impromptu (1835) surprend, même si, par enharmonie, l’ut dièse mineur demeure dans la continuité des trois pièces précédentes en ré bémol : s’agit‑il de réveiller les spectateurs ou de briller pour conclure ? Mais après tout, à la faveur d’une éclaircie, c’est bien l’apaisement qui aura le dernier mot à l’issue de ce parcours.
Simon Corley
|